"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

12 octobre 2006

Saint Jérôme, traducteur de la Bible

Librement adapté de :
http://www.christianitytoday.com/history/special/131christians/jerome.html

Eusebius Hieronymus Sophronius, heureusement connu sous le nom de Jérôme, fut probablement le plus grand érudit du monde Chrétien lorsqu'il fut trentenaire. Probablement le plus grand dans l'histoire de la traduction de la Bible, il a passé 30 ans à créer une version en latin qui deviendra la norme plus d'un millénaire durant. Mais ce n'était pas un studieux intellectuel. Jérôme fut aussi un ascète de l'extrême, avec une fâcheuse tendance à répandre sur ses opposants sarcasmes et invectives.

De Cicéron aux scorpions.
Jérôme naquit de riches parents Chrétiens à Stridon, en Dalmatie (près de la moderne Lubjana, Slovénie), et fut élevé à Rome, où il étudia la grammaire, la rhétorique et la philosophie. Il y fut baptisé à l'âge de 19 ans.
Tout comme les autres étudiants, Jérôme poursuivit ses études en voyageant. Mais au lieu de découvrir les plaisirs sensuels de l'empire, Jérôme se trouva attiré par les ascètes qu'il rencontra tout au long du chemin, y compris ceux de Trêves (dans le sud-ouest de l'actuelle Allemagne) et Aquilée (Italie), où il se joindra à un groupe d'ascètes d'élite. Parmi eux se trouvait Ruffin, célèbre pour ses traductions des oeuvres d'Origène. Le groupe se sépara vers 373, et Jérôme reprit ses voyages, cette fois entreprenant un "voyage incertain" pour devenir ermite en Terre Sainte.
Épuisé, il n'arrivera qu'à Antioche, où il continuera ses études de grec. Il étudiera même sous Apollinaire de Laodicée (qui sera par la suite condamné comme hérétique pour avoir enseigné que le Christ n'avait qu'une chair humaine, pas de volonté ni d'esprit humain). Mais ses études de grec seront interrompues par un songe – un des rêves les plus célèbres de l'Histoire de l'Église – durant le Grand Carême de 375 : déféré devant le Tribunal de Dieu, il fut jugé coupable pour avoir préféré la littérature païenne classique à la littérature Chrétienne : "Ciceronianus es, non Christianus," (Tu es un disciple de Cicéron, non pas du Christ) lui dit son Juge.
Bouleversé, Jérôme fit voeu de ne plus jamais lire ou posséder la moindre littérature. (Cependant, une décennie plus tard, Jérôme minimisa le rêve et recommença à lire de la littérature classique). Ensuite, il partit péniblement vers le désert de Syrie, redécouvrant les joies de l'ascétique "prison, avec rien d'autre que des scorpions et des bêtes sauvages comme compagnons." Il s'installa en Chalcis, où les rigueurs de cette vie étaient épuisantes. Il mendia des lettres pour tromper sa solitude, détesta la rude nourriture du désert et ne parvint pas à trouver la paix.
"Bien que j'étais protégé par les remparts de la solitude du désert, je ne parvenais pas à supporter les inclinations au péché et l'ardente chaleur de ma nature," écrira-t'il plus tard. "J'ai tenté de les écraser par de fréquents jeûnes, mais mon esprit était toujours bouleversé par l'imagination."
Cependant, il apprendra l'hébreux grâce à un converti du Judaïsme, il priera et jeûnera, copiera des manuscrits et écrira d'innombrables lettres. Bien qu'il ne cessait de répéter qu'il était heureux en Chalcis, il retourna quelques années plus tard à Antioche – peu après, d'autres ermites commencèrent à suspecter Jérôme d'être secrètement un hérétique (à cause de ses vues sur la Trinité, qui, selon certains, insistaient trop sur l'unité de Dieu au dépens des 3 Personnes).

Secrétaire à la langue acérée

Entre-temps, Jérôme avait été reconnu comme un important érudit et moine. L'évêque Paulin s'empressa de l'ordonner prêtre, mais le moine n'accepta qu'à la condition qu'il ne soit jamais forcé d'exercer ses fonctions presbytérales. Et Jérôme replongea derechef dans l'étude, en particulier celle de la Bible. Il participa à des conférences exégétiques, examina des parchemins de l'Évangile, et rencontra d'autres célèbres exégètes et théologiens.
En 382, il fut convoqué à Rome pour devenir le secrétaire et un potentiel successeur au pape Damase. Mais durant cette brève occupation de 3 ans, Jérôme offensa les Romains amateurs de plaisirs, avec sa langue acérée et sa critique tranchante. Comme le dira un historien, "Il détestera la plupart des Romains et ne s'excusera même pas de les détester." Il se moquera du manque de charité des clercs ("Je n'ai ni foi ni miséricorde, mais ce que j'ai, de l'argent et de l'or – je ne te le donne pas non plus"), de leur vanité ("Les seules pensées de tels personnages vont à leurs apparence – sont-ils agréablement parfumés, est-ce que leurs souliers leur vont bien?"), leur fierté pour leur barbe ("S'il y a quelque sainteté dans une barbe, alors rien n'est plus saint qu'une chèvre!") et leur ignorance des Écritures ("Il est suffisamment mal d'enseigner ce que vous ne connaissez pas, mais pire encore... ce que vous ne savez même pas que vous ignorez.")
Il se vanta même de son influence, déclarant "Damase est ma bouche." Ceux qui auraient encore pu le soutenir, bien que déjà sceptiques de son intérêt pour "corriger" la Bible, furent décontenancés lorsqu'une de ses disciples mourut durant un jeûne fort strict. Lorsque Damase mourut en 384, Jérôme s'enfuit de "Babylone" en direction de la Terre Sainte.

Créateur de la Vulgate
Un riche étudiant de Jérôme lui fonda un monastère à Beth-lehem, afin qu'il l'administre (il comportait aussi 3 couvents pour femmes et une hospitalité pour pèlerins). C'est ici qu'il achèvera sa plus grande contribution (entamée en 382 sur instruction de Damase) : la traduction de la Bible en latin courant (qu'on appellera par la suite Vulgate, c'est-à-dire "commune"). Bien qu'il existait plusieurs versions en latin, elles variaient en fiabilité.
Un jour Damase lui écrivit : "Si nous devons accrocher notre foi aux textes en latin, alors nos opposants pourront nous dire auxquels, car il y a presqu'autant de formes qu'il n'y a de copies. Si, d'un autre côté, nous devons tirer la vérité en comparant un grand nombre, alors pourquoi ne pas retourner à l'original grec et corriger les erreurs introduites par des traducteurs incompétents, et les idiotes altérations introduites par des critiques sûrs d'eux mais ignorants, et de plus, tout ce qui a été rajouté par des copistes plus assoupis qu'éveillées?"
Au départ, Jérôme travailla sur base de l'Ancien Testament grec, la Septante. Ensuite il continua son travail en reprenant les textes hébreux de l'Ancien Testament. Dans sa quête d'authenticité, il consulta des rabbins Juifs et d'autres.
Une des plus grandes différences qu'il vit entre la Septante et le texte hébreux tel qu'il existait à l'époque était que les Juifs d'alors n'incluaient pas/plus les livres Deutérocanoniques dans leur canon des Saintes Écritures. Il les reprendra cependant. 1000 ans plus tard, les Protestants commenceront à les supprimer. Au 19ème siècle, la plupart d'entre eux n'en auront plus aucun dans leur version de la Bible – à l'exception notable des Anglicans. [1]
Après 23 ans, Jérôme acheva sa traduction, que les Chrétiens utiliseront des siècles et des siècles durant. En 1546, le Concile de Trente [= Vatican] déclarera que c'est le seul texte latin authentique [2] des Écritures. Hélas, le texte de la Vulgate qui avait circulé au cours du Moyen-Âge était une forme corrompue de l'oeuvre de Jérôme, encombrée par les erreurs de copistes. A la fin du 16ème siècle, des versions corrigées seront publiées.

Le travail de Jérôme sera si vénéré que jusqu'à la Réforme Protestante, les traducteurs ne travailleront qu'à partir de la Vulgate; mille ans durant, les érudits en Occident ne traduiront plus directement à partir du Nouveau Testament en grec [3]. Ironie du sort, la Bible de Jérôme donna l'impulsion pour l'usage du latin en tant que langage ecclésial pour l'Occident, avec pour résultante que des siècles plus tard, la Liturgie et la Bible ne seront plus comprises par le peuple – exactement le contraire de l'intention originelle de Jérôme.
Quant à Jérôme, son érudition lui apportera d'apprécier grandement la Parole de Dieu pour le restant de ses jours :
"Faites de la connaissance des Écritures votre amour. Vivez avec elles, méditez-les, faites-en le seul objet de votre connaissance et de vos recherches."

Ligne du temps
312 Conversion de Constantin-le-Grand
323 Eusèbe de Césarée achève son Histoire Ecclésiastique
325 Premier Concile Oecuménique de Nicée
345 Naissance de saint Jérôme
420 mort de saint Jérôme
432 saint Patrick entame sa mission en Irlande

Le vieillard avec le lion
Saint Jérôme est souvent représenté dans l'art en vieil homme avec un lion. La question est la suivante : d'où est-ce que cette bête provient? D'après la Légende Dorée, une collection médiévale [post-Schisme] d'histoires à propos des saints, un jour, alors que Jérôme était occupé à enseigner à ses frères au monastère, un lion arriva en boitant. Alors que le restant des frères paniqua, Jérôme s'approcha du lion, prit doucement sa patte blessée, et en retira une grosse épine. Depuis ce jour, le lion devint soumis et resta loyalement avec Jérôme [4].

*-*-*-*-*

Quelques remarques et notes du traducteur-adaptateur :
[1] La fameuse "Veritas hebraica"... Le texte hébreux tel que saint Jérôme l'a connu n'était de toute évidence pas celui que saint Paul a connu. Les Deutérocanoniques, uniquement en grec? Quand bien même cela aurait été le cas, leur présence datait d'avant le Christ, et ils étaient partie intégrante du Judaïsme, de diaspora mais du Judaïsme quand même. Mais on a des preuves de l'existence en hébreux, ce qui coupe l'herbe sous les pieds de toute prétention à une "vérité" uniquement basée sur l'hébreux, ce que saint Jérôme a crû non pas par esprit anti-Église (et pour cause), mais parce que ceux qui l'ont informé n'étaient pas de l'Église mais de la Synagogue, et que le matériel scripturaire qui existait à l'époque avait été trafiqué. Les Pères de l'Église n'ont eu de cesse de le mentionner : le Judaïsme modifiait au fur et à mesure ses propres textes, quand l'apologétique Chrétienne découvrait une X-ième évidence d'accomplissement de prophétie en leur sein.
Un exemple : en 1896, on a retrouvé au Caire (Égypte) dans une genizah d'une vieille synagogue plusieurs restes de manuscrits en hébreux du Livre de l'Ecclésiastique, aussi appelé Siracide ou Livre de Ben Sirac le Sage. Cela aurait pu être d'après la naissance de l'époque Chrétienne, dira-t'on. Bien. Mais on en a aussi trouvé des fragments à Qumran, et en 1964 à Massada. Ce qui anéanti l'argument : la première grande opération de révisionnisme scripturaire a eu lieu à l'assemblée de Jabné, en 90, et Qumran avait cessé d'exister avant l'arrivée des Romains et la prise de Jérusalem en 70.
Donc il y avait bel et bien de ces livres, peut-être pas tous mais au moins certains, qui existaient en hébreux, et donc étaient utilisés. Deutérocanoniques est le terme exact, et dire "apocryphe" est une erreur pour ceux qui sont mal informés, mais une imposture pour ceux qui le savent et persistent.

[2] Pour celle ou celui qui veut vraiment comprendre, il vaut la peine de se renseigner sur quelles versions le Vatican s'est basé pour oser ensuite dire "nous avons la version authentique de la traduction latine de saint Jérôme". C'est tout un programme... Et ça en dit très long sur la mentalité des promoteurs de ce système séculier. Je n'en dis pas plus pour ne pas rallumer la flamme à mon encontre, j'ai encore mes rares cheveux qui fument du bûcher précédent. Même piètre comme la mienne, la Foi ne craint pas l'ordalie, mais les vêtements la supportent mal :-)

[3] Autre erreur de l'auteur du texte original que j'ai légèrement modifié au niveau des affirmations sur le Canon biblique (logique, texte intéressant mais composé hors de l'Église). Le Bienheureux Jean Scot Erigène et bien d'autres continueront avec le texte grec, en plus du texte latin. Le texte grec subira lui aussi, de toute manière, des altérations et des modifications structurelles avec changements dans le texte dûs aux copistes "révisionnistes". Rien de neuf, et l'Orient était logé à même enseigne que l'Occident.

[4] Les habitués de l'église l'auront reconnu : c'est une adaptation vaticane tardive de l'histoire de saint Gérasime du Jourdain

Vie de Saint Jérôme
Bible de Charles-le-Chauve, dite "vivienne"

Aucun commentaire: