"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

25 décembre 2006

La Nativité du Seigneur, par saint Jérôme – Liturgie de Noël à Charleroi

"Et elle Le coucha dans une étable, parce qu'il ne restait plus de place pour eux à l'hôtellerie" (Luc 2,7). Sa mère Le coucha. Joseph lui, n'osait toucher à cet Enfant qu'il savait ne pas être né de lui. Emerveillé, heureux, il n'osait toucher à l'Enfant. "Et elle Le coucha dans une étable." Pourquoi une étable? Afin que s'accomplît l'oracle du prophète Isaïe : "Le boeuf a reconnu son bouvier, et l'âne l'étable de son maître." (Is. 1,3)
Il est écrit ailleurs "L'homme et le bétail, tu les secours, Seigneur" (Ps 35,7).
Si tu es un homme, mange le pain. Si tu es un animal, rends-toi à l'étable."Parce qu'il ne restait plus de place pour eux à l'hôtellerie": l'infidélité juive avait empli toute la ville. Le Christ ne trouve point place dans le Saint des saints, où l'or, les joyaux, la soie et l'argent étincelaient: non, Il ne naît pas parmi l'or et les richesses, mais Il naît dans le fumier, j'entends dans une étable (car où est l'étable, là est aussi le fumier), dans la fange de nos péchés. Il naît dans une étable afin de relever ceux qui gisent dans le fumier:
"Du fumier, il retire le pauvre" (Ps 112,7).
Il naît dans du fumier, où Job demeurait et où il fut ensuite couronné. "Parce qu'il ne restait plus de place pour eux à l'hôtellerie. Que tous les pauvres trouvent consolation : Joseph et Marie, la mère du Seigneur, n'avaient pas le moindre esclave ni servante; de Galillée, de Nazareth, ils viennent, seuls, sans une bête de somme; ils sont à la fois maîtres et serviteurs. Chose étrange, ils entrent en une étable, ils n'entrent pas en une ville. Leur pauvreté, timide, n'ose approcher les riches.
Considérez leur grande pauvreté: ils vont dans une étable; on ne dit pas qu'elle était sur la route, elle donnait sur un petit sentier, à l'écart de la route : non sur la route de la Loi, mais sur le sentier de l'Évangile (Matthieu 7,13). Ils étaient sur un sentier écarté. Il ne restait nulle autre place pour la Naissance du Seigneur, qu'une étable; une étable où étaient attachés boeufs et ânes! Ah! s'il m'était donné de voir cette étable, où Dieu reposa! En réalité, nous avons cru honorer le Christ en enlevant l'étable de boue et en en posant une d'argent. Mais elle m'est de plus de prix, celle qui a été emportée: le paganisme mérite l'argent et l'or. La foi Chrétienne mérite l'étable de boue. Celui Qui est né en cette étable condamne l'or et l'argent. Je ne condamne pas ceux qui ont cru l'honorer avec cette richesse (je ne condamne pas non plus les gens qui ont sculpté des vases d'or dans le temple) : mais j'admire le Maître Qui, Créateur du monde, ne naît pas au milieu d'or et d'argent, mais dans le fumier.
"Il y avait dans la même contrée des bergers qui veillaient." Ils ne trouvent le Christ qu'en veillant. Veiller est le rôle des bergers.
Le Christ ne se découvre qu'à des bergers qui veillent.
Ainsi dit l'épouse
"Je dors, mais mon coeur veille: Il ne dormira ni ne sommeillera, le gardien d'Israël" (Ct 5,2; Ps 120,4).
"Il y avait des bergers dans la même contrée." Il y avait Hérode, les pontifes, les Pharisiens: ils dorment tandis que le Christ est trouvé dans le désert. "Les bergers veillaient la nuit, à la garde de leurs troupeaux." Ils veillaient leur troupeau de peur que pendant leur sommeil, le loup ne fondît sur lui. Et ils veillaient avec soin, parce que les fauves, sournois, faisaient peser leur menace sur le troupeau. Ils veillaient en quelque sorte le troupeau du Seigneur, mais ne pouvaient le soustraire au péril. Aussi priaient-ils le Maître de venir sauver leur troupeau.
"Voici qu'un Ange du Seigneur se tint au milieu d'eux."
Ils méritaient qu'un Ange les visitât, ces hommes qui veillaient avec tant de constance. "Et la clarté de Dieu les enveloppa et ils prirent peur." L'homme ne peut, sans crainte, contempler une trop grande vision. Et comme ils étaient glacés d'effroi, il fut posé, si je puis dire, un baume sur leurs blessures, ils guérirent et l'Ange leur dit: "N'ayez pas peur"; vous ne pouvez entendre ce que je vais vous dire si vos craintes ne se calment. "Il vous est né aujourd'hui un Sauveur Qui est le Seigneur Christ, dans la cité de David." Nombreuses sont ses paroles. Comme ils étaient en admiration, "soudain se joignit à l'Ange une troupe nombreuse de l'armée céleste, qui louait le Seigneur et disait.." Comme un seul Ange avait annoncé la Naissance du Seigneur et que cet unique témoignage pouvait sembler insuffisant, toute l'armée céleste élève la voix et proclame "Gloire à Dieu au plus haut des Cieux et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté."
Si chaque jour au Ciel sévit la destruction, comment la gloire peut-elle être dans les cieux, et comment peut-on demander la paix? Considérez cette parole : "gloire aux cieux", où n'existe nulle discorde. Paix sur la terre, où la guerre tous les jours fait rage. Oui, paix sur la terre. La paix chez qui? Chez les hommes. Et pourquoi les païens n'ont-ils la paix? Pourquoi les Juifs n'ont-ils la paix ? Aussi a-t-il ajouté: paix aux hommes de bonne volonté , c'est-à-dire à ceux qui reconnaissent qu'est né le Christ.
Les bergers dirent alors: "Rendons-nous à Bethléem." Laissons le temple désert, et rendons-nous à Bethléem. Et voyons le Verbe Qui S'est incarné. "Comme ils veillaient véritablement, ils ne dirent pas: "Voyons ce que l'on nous annonce", mais "voyons le Verbe Qui S'est incarné."
"Dans le principe était le Verbe. Et le Verbe S'est fait chair" (Jn 1,14). Le Verbe, Qui existe d'éternité, voyons comment pour nous Il S'est incarné. "Et voyons le Verbe Qui S'est fait chair, que le Seigneur a fait chair et qu'il nous montre. "C'est le Verbe Qui S'est fait Lui-même chair, s'il est vrai que ce Verbe n'est autre que le Seigneur. Voyons donc comment ce Verbe Lui-même, c'est-à-dire le Seigneur en personne, S'est incarné et paraît en la chair. Ce que nous ne pouvions voir tant qu'Il était Verbe, voyons-le quand Il est chair, puisqu'Il est chair, voyons comment le Verbe s'est fait chair.
"Et ils vinrent en hâte." La ferveur et l'impatience allaient plus vite que leurs jambes; ils ne pouvaient courir à l'allure où leur esprit les emportait. "Et ils vinrent en hâte." Ils courent avec tant d'ardeur qu'ils trouvent Celui qu'ils cherchaient. Voyons ce qu'ils trouvent: "Marie, et Joseph."
Même si elle était vraiment son épouse, il était insultant de dire : ils trouvèrent l'épouse, ils trouvèrent son mari. En fait, ils nomment d'abord la femme, ensuite l'homme. Et qu'est-il dit : "Ils trouvèrent Marie et Joseph." Ils trouvèrent Marie, la mère, ils trouvèrent Joseph, le nourricier. "Et l'enfant couché dans la crèche." L'ayant vu, ils reconnurent le Verbe en ce qui leur avait été dit de l'enfant.
"Quant à Marie, elle conservait tous ses souvenirs et les comparait en son coeur." Que veut dire ce "les comparait"? Il fallait dire "les déposait en son coeur"; ou "les examinait en son coeur", les y gravait. Mais il est dit: "les comparait en son coeur." Comme elle était sainte et avait lu les saintes Écritures, et qu'elle connaissait les prophètes, elle se souvenait que l'Ange Gabriel lui avait adressé des paroles qui sont énoncées dans les prophètes. Elle examinait "en les comparant en son coeur" si avec ces dernières s'accordaient : "L'Esprit Saint viendra sur toi et la puissance du Très-Haut te prendra sous Son ombre; c'est pourquoi le saint Enfant qui naîtra de toi sera appelé Fils de Dieu." Telles étaient les paroles de Gabriel. lsaïe avait prédit: "voici, une vierge concevra et enfantera" (Is 7,14).
Elle avait lu ceci, elle avait entendu cela. Elle voyait l'Enfant reposer, elle voyait l'Enfant pleurer dans la crèche, le Fils de Dieu reposer, Son fils, Son unique Fils. Elle le voyait reposer et comparait ce qu'elle avait entendu avec ce qu'elle avait lu.

Tandis qu'elle "les compare en son coeur", méditons nous aussi en notre coeur, que le Christ naît aujourd'hui. Certains pensent qu'il naît à l'Épiphanie. Nous ne condamnons pas l'opinion d'autrui, mais nous suivons notre propre croyance. "Que chacun abonde dans son sens et peut-être le Seigneur nous éclairera-t-Il" (Rm 14,5). "Et vous qui prétendez que le Sauveur est né à ce moment-là et nous qui affirmons qu'il naît aujourd'hui, adorons un seul Maître, reconnaissons un seul petit Enfant. Mais examinons pourquoi notre raison a plus de raisons de ne pas suivre les autres et de nous approuver. Cette affirmation ne sort pas de nous: elle est l'avis d'un grand nombre; le monde entier parle contre l'opinion de votre province. Vous me direz: "Le Christ est né chez nous; et qui le connaît mieux, ceux qui habitent loin, ou ceux qui vivent tout près?" - Qui vous a renseignés? - "Ceux qui vivent en cette province, comme les Apôtres, Pierre, Paul et les autres." - Vous les avez rejetés, nous les avons recueillis. Pierre qui vécut ici avec Jean, qui fut ici avec Jacob et nous enseigna en Occident. Vos apôtres sont donc aussi nos Apôtres.
J'ajouterai encore autre chose. Les Juifs en ce temps-là régnaient en Judée. N'est-il pas écrit dans les Actes d'Apôtres. "En ce temps-là, une violente persécution éclata et les fidèles furent dispersés" (Actes 8,1)? De plus ils allèrent à Chypre, à Antioche, ils pénétrèrent en toute la terre, ceux qui avaient été chassés de Judée. Si donc les Juifs régnaient 40 années après l'Ascension du Seigneur, ailleurs était la paix, chez eux la guerre: aussi la tradition a-t-elle dû mieux se conserver ici que là où était la discorde. 42 ans plus tard, vinrent Vespasien et Titus : Jérusalem fut renversée et détruite. Les Juifs et les Chrétiens furent déportés en masse. Durant de nombreuses années, jusqu'au règne d'Hadrien, le pays resta désert. En cette province, il n'y avait plus ni Juif ni Chrétien. Vint Hadrien, et comme les Juifs s'étaient à nouveau révoltés en Galillée, il rasa les restes de cette cité. Il publia alors un édit: nul Juif ne reviendrait à Jérusalem, et il fit venir en cette cité de nouveaux éléments amenés de plusieurs provinces. De plus, Hadrien était nommé Aelius Hadrien; comme il avait soumis Jérusalem, il la baptisa de son nom, Aelia Capitola. Pourquoi rappelé-je toute cette histoire? Parce qu'ils nous disent : "Les Apôtres vécurent ici, ici demeure la tradition." Nous vous disons donc que le Christ est né aujourd'hui, puisqu'Il est rené à l'Épiphanie. Etablissez pour vous les preuves de Sa Naissance et de Sa renaissance, vous qui dites qu'il est né à l'Épiphanie: quand a-t-Il donc reçu le Baptême, si vous n'affirmez pas qu'Il soit né et rené le même jour? Il n'est jusqu'à la Création qui ne souscrive à notre opinion, le monde lui-même témoigne en faveur de notre avis. Jusqu'à ce jour les ténèbres croissaient, à partir d'aujourd'hui elles décroissent: la lumière croît, décroissent les ténèbres : le jour croît, l'erreur décroît, la vérité s'avance. Aujourd'hui naît notre Soleil de Justice.
Considérez encore ce point: entre le Seigneur et Jean-Baptiste, il y a 6 mois: si vous comparez le temps où naît Jean-Baptiste avec ce jour, vous verrez que 6 mois seulement les séparent.

Nous avons longtemps parlé, nous avons entendu l'Enfant pleurer dans l'étable, nous L'avons adoré : adorons-Le tout aujourd'hui. Élevons-Le en nos bras, adorons le Fils de Dieu. Un Dieu puissant qui, longtemps, tonna dans le Ciel, et ne sauva point: il pleura et sauva. Pourquoi vous ai-je dit tout cela? Parce que l'élévation jamais ne sauve, mais l'humilité sauve. Le Fils de Dieu était dans le Ciel et Il n'était pas adoré : Il descend sur terre, et Il est adoré. Il tenait sous Sa sujétion le soleil, la lune, les Anges et Il n'était pas adoré : Il naît sur terre, homme, homme complet, intégralement homme, afin de guérir la terre entière.
Tout ce qu'Il n'a pas assumé de l'humain, Il ne l'a pas sauvé : s'Il a assumé la chair sans assumer l'âme, Il n'a pas sauvé cette dernière. A-t-Il donc sauvé la moindre part, sans sauver l'essentiel? On peut dire en effet : "Il sauva aussi l'âme en l'assumant; or de même que l'âme est plus grande que le corps, les sens sont la partie principale de l'âme; si donc Il ne sauva pas les sens, Il ne sauva que l'âme, qui est moins importante." Mais tu dis: "Il n'assuma pas les sens humains pour ne point introduire en son coeur les vices de l'homme, c'est-à-dire, les pensées malignes." Si donc Il n'a pu maîtriser Son propre ouvrage, me reprochera-t-on, à moi, de ne pouvoir vaincre les forces que Lui eût dû vaincre?
Mais nous avons oublié notre sujet et avons parlé plus que nous ne l'avions cru : l'esprit avait disposé autrement que la langue, qui nous a entraînés ailleurs. Préparons-nous donc à entendre le prêtre et tout ce que nous avons si mal dit, écoutons-le à présent, l'oreille tendue, en bénissant le Seigneur, à Qui soit la gloire aux siècles des siècles. Amen.

Saint Jérôme

Patrologie Latine, supplément, PLS 188-193

Quelques correspondances, sermons et homélies de saint Jérôme :
http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/jerome/index.htm

Divine Liturgie de la Nativité du Christ, ce lundi 25 décembre 2006, au couvent de la Mère de Dieu Portaïtissa
à Trazegnies (Charleroi, B) (archevêché de Belgique du patriarcat de Moscou)



































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