"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

28 décembre 2006

Le Mystère de l'Incarnation

Prêtre Patrick Henry ReardonAu commencement de son ministère, Ezéchiel se vit montrer un rouleau sur lequel il remarqua qu'il était écrit "à l'intérieur et à l'extérieur" (2,10). Le prophète reçut l'ordre de manger le rouleau, qui était, bien sûr, la révélation du Verbe de Dieu.

Maintenant, la Parole de Dieu, d'après saint Jean Chrysostome, "est toujours mangée mais cependant jamais consommée", donc le rouleau d'Ezéchiel ne fut pas détruit lorsqu'il le mangea. En effet, Jean le Visionnaire décrivit bien plus tard sa propre rencontre mémorable avec ce même document (Apocalypse 5,1).

Je suggère que nous regardions de plus près à ce rouleau révélateur et investiguions, plus particulièrement, pourquoi il est écrit sur les 2 faces et ce que cela signifie.

Puisque le Rouleau est la Parole de Dieu, à l'intérieur, si je ne m'abuse, on y trouve écrite l'éternel Logos du Père. Le Père écrit dans la mesure où Il engendre le Verbe, Dieu de Dieu, Lumière de Lumière. Aussi, pour ne pas être pris pour des Ariens, insistons avec assurance et prestement qu'à aucun moment Dieu n'a commencé à écrire cette Parole; Il est plutôt le Scribe Inengendré, "ho grammateus anarchos", Qui écrit Sa Composition en grammaire d'éternité. Quand au Rouleau, c'est l'inscription éternelle du Père, Son Fils Unique engendré, n'ayant ni commencement de jours ni fin de vie. En effet, selon le Credo, le Rouleau est un en essence (homoousios) avec le Scribe. Dès lors, le message écrit est absolument complet et suffisant, bien que nul autre que Dieu ne sache le lire.

Pour des raisons qui relèvent de la bonté et de l'amour, cependant, le Père n'était pas satisfait de garder ce Verbe éternel à l'intérieur, tout pour Lui-même, comme c'était le cas. Au contraire, Il décida que le Rouleau aurait aussi en plus à être écrit sur l'extérieur, afin que la bonté et l'amour du Scribe et du Rouleau puissent être partagés avec une multitude de lecteurs – afin que l'amour par lequel le Père aime le Fils puisse être en eux, et Lui en eux.

Dès lors, avec la volontaire (mais nécessaire) coopération d'une seconde rédactrice, une jeune femme de Gallilée le Rouleau est écrit sur l'autre face, lorsque le Verbe devient chair et demeure au milieu de nous. Le Rouleau demeure, quoiqu'il advienne, toujours unique et le même, sans confusion, sans changement, sans division, sans séparation. C'est un Rouleau unique écrit sur les 2 faces, dirigé vers les 2 directions qui constituent l'Histoire, homo Deo, Deus homini.

Ces 2 directions – l'homme vers Dieu et Dieu vers l'homme – indiquent que le Rouleau est le moyen de communication – et non pas uniquement le matériau, mais aussi le Médiateur, l'unique lien entre Dieu et tout ce qui n'est pas Dieu. Ceux qui sont côté extérieur n'ont pas accès à l'intérieur sauf à travers ce Rouleau, pour la simple raison que le Père n'a de relation avec aucune des créatures, ni même avec la Création, si ce n'est à travers Son Fils.

Le Rouleau, de plus, est merveilleusement translucide, en sorte que la gloire qui rayonne à travers est "comme la gloire de l'unique Engendré du Père, plein de grâce et de vérité." Il est vraiment radieux, une lampe à nos pieds et une lumière sur nos pas. L'homme fut créé, en fait, pour nul autre but que pour la joie de ce Rouleau.

De même que l'Incarnation ne fut pas non plus une pensée divine postérieure. En effet, les premiers traits sur la seconde face du Rouleau étaient déjà écrits, tels quels, dans la Création elle-même, lorsque l'homme fut créé "capax Dei." Cette expression (pour laquelle, je m'en excuse, il n'existe pas d'équivalent en langues modernes) signifie, non seulement que la nature humaine fut élaborée de manière à être à même d'être élevé par grâce à la nature divine; cela signifie aussi que la nature humaine a été formée de sorte que, dans l'acte même de sa Création, elle avait à être capable d'être assumée par le Verbe de Dieu. L'humanité fut conçue en vue de l'Union Hypostatique.

De plus, pour vraiment affirmer l'Incarnation nous devrions dire, avec toute la révérence dont nous sommes capables, que non seulement l'homme est "capax Dei", mais aussi qu'en quelque sorte Dieu doit être "capax hominis." Il y a quelque chose dans le Rouleau éternel de Dieu qui Le rend capable de recevoir une inscription sur l'autre face. La translucidité de l'Incarnation nous enseigne donc aussi quelque chose à propos de la vie intérieure du Rouleau – en fait, juste assez pour trembler.

C'est vers ce Rouleau que nous tournons notre regard en tout temps. Notre seule source de connaissance tant de Dieu que de l'homme est l'endroit où ils sont joints à jamais, ce Parchemin écrit sur les 2 faces. C'est ce Rouleau qu'Ezéchiel, en extase mystique, se vit ordonner de prendre et de manger. A nous aussi, assis sur la rive du Kebar de notre exil, il nous est dit la même chose – prendre le Verbe en nous-mêmes, en faire notre nourriture et en vivre intérieurement.
(posté mardi 26 décembre)

Le p. Patrick Reardon est le pasteur de l'église orthodoxe Antiochienne de Tous les Saints à Chicago, Illinois (USA), et éditeur principal de Touchstone : a Journal of Mere Christianity. Il est aussi l'auteur de "Christ in the Psalms" et "Christ in His Saints" (ces 2 livres étant publiés par Conciliar Press).

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