"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

27 février 2007

P. Schmemann: épiscopat, ecclésiologie, eschatologie et oecuménisme.

http://www.schmemann.org/byhim/ecclesiological-notes.html


saint Augustin, eveque d'Hippone, enluminure de Sankt Gallen, 9eme siecleSaint Augustin, évêque d'Hippone
enluminure de Sankt Gallen, 9ème siècle

1. Une des plus grandes difficultés "oecuméniques" de l'Église Orthodoxe tient en ce que ses formes de pensées et "termes de référence" sont différents de ceux de l'Occident. Et, puisque le mouvement oecuménique a été principalement structuré par les antécédents et présuppositions théologiques occidentales, ses participants Orthodoxes ont été forcés, dès le départ, à exprimer leurs positions et points de vue dans un cadre théologique qui était étranger, ou au minimum différent de celui de la Tradition Orthodoxe. C'est particulièrement vrai en matière d'ecclésiologie. L'Orient Orthodoxe n'a pas eu à subir les controverses politico-ecclésiologiques du Moyen Age occidental ou de la Réforme. Il est resté libre, dès lors, d'une ecclésiologie "polémique" et "confessionnelle" qui sous-tend le "De Ecclesia" occidental, que ce soit en sa forme catholique-romaine ou protestante, et qui conditionne à un haut degré le débat oecuménique de l'Église. Dans nos propres sources – les Pères, les Conciles, la Liturgie – nous ne trouvons pas de définition formelle de l'Église.
Ce n'est pas parce qu'il y aurait le moindre manque d'intérêt et de conscience ecclésiologique, mais parce que l'Église (dans son approche Orthodoxe du sujet) n'existe pas, et dès lors ne sait pas être définie, séparément du contenu même de sa vie. En d'autres termes, l'Église n'est pas une "essence" ou un "être" distinct, en tant que tel, de Dieu, de l'homme et du monde, mais est la réalité même du Christ en nous et de nous en Christ, un nouveau mode de la présence et de l'action de Dieu dans Sa Création, de la vie de la Création en Dieu. Elle est don de Dieu et réponse de l'homme et appropriation de ce don. Elle est union et unité, connaissance, communion et transfiguration. Et, puisque pris séparément du "contenu", la "forme" n'a pas de signification (voir la réticence des théologiens Orthodoxes à discuter des problèmes de "validité"), plutôt que des définitions ou formes ou conditions et modalités précises, l'ecclésiologie Orthodoxe est une tentative de présenter une Icône de l'Église en tant que vie en Christ – une Icône qui, pour être adéquate et vraie doit traiter de tous les aspects et non pas seulement des aspects institutionnels de l'Église. Car l'Église est une institution, mais elle est aussi un mystère, et c'est ce mystère qui donne signification et vie à l'institution et, dès lors, est l'objet de l'ecclésiologie.

2. Une telle tentative doit probablement commencer avec l'Église en tant que nouvelle Création. Traditionnellement, l'ecclésiologie Orthodoxe voir le commencement de l'Église au Paradis, et sa vie en tant que manifestation du Royaume de Dieu. "L'histoire de l'Église commence avec l'histoire du monde. La création même du monde peut être vue comme une préparation à la création de l'Église, parce que le but pour lequel le royaume de la nature a été établi se trouve dans le Royaume de la Grâce." (métropolite Philarète de Moscou). Dès lors, les dimensions de base de l'ecclésiologie Orthodoxe sont cosmique et eschatologique.

D'un côté, en Christ, le Fils Incarné de Dieu, le nouvel Adam, la Création trouve non seulement rédemption et réconciliation avec Dieu, mais aussi son accomplissement. Christ est le Logos, la Vie de toute vie, et cette vie, qui a été perdue à cause du péché, est restaurée et communiquée en Christ, en Son Incarnation, Sa mort, Sa Résurrection, et Sa glorification, à l'homme et à travers lui à la Création entière. La Pentecôte, la descente du Saint Esprit, le Donateur de Vie, n'est pas le simple établissement d'une institution dotée de pouvoirs et autorités spécifiques. C'est l'inauguration d'une nouvelle ère, le début de la vie éternelle, la révélation du Royaume qui est "joie et paix dans le Saint Esprit." L'Église est la présence continue de la Pentecôte en tant que puissance de sanctification et de transfiguration de toute vie, en tant que grâce qui est connaissance de Dieu, communion avec Dieu et, en Dieu, avec tout ce qui existe. L'Église est la Création telle que renouvelée par le Christ et sanctifiée par le Saint Esprit.

Mais, de l'autre côté, le Royaume que le Christ inaugure et que le Saint Esprit accomplit n'est pas de ce monde. "Ce monde", en rejetant et condamnant le Christ, s'est lui-même condamné; dès lors, nul ne sait entrer dans le Royaume sans mourir au monde au sens réel, c'est-à-dire en le rejetant avec son auto-suffisance, sans placer toute foi, espérance et amour dans "le siècle à venir", dans "le jour sans crépuscule" qui se lèvera à la fin des temps. "Vous êtes morts et votre vie est cachée avec le Christ en Dieu" (Col. 3,3). Cela signifie que bien que l'Église demeure dans le monde, sa véritable vie est une expectative de tous les instants et une anticipation du monde à venir, une préparation pour ce monde, un passage dans la réalité qui en ce monde ne sait qu'être expérimentée en tant qu'avenir, en tant que promesse, en tant que gage de ce qui est encore à venir. Les fruits de l'Esprit (joie, paix, sainteté, vision, connaissance) sont réels, mais leur réalité est celle de la joie que le voyageur a lorsqu'à la fin d'un long voyage, il voit enfin la splendide ville vers laquelle il se dirige – et cependant, en laquelle il doit encore entrer. L'Église révèle et offre en vérité dès maintenant le Royaume à venir, et la Création devient nouvelle lorsqu'elle meurt à elle-même en tant que "ce monde" et devient soif et faim pour consommer toutes choses en Dieu.

3. C'est le mystère de l'Église en tant que nouvelle Création en ses 2 dimensions – la cosmique et l'eschatologique – qui nous révèle la signification et la structure de l'Église en tant qu'institution. La nature de l'institution peut être appelée sacramentelle, et cela ne signifie pas seulement une inter-dépendance donnée ou statique entre le visible et l'invisible, la nature et la grâce, le matériel et le spirituel, mais aussi, et en premier lieu, l'essence dynamique de l'Église en tant que passage de ce qui est ancien à ce qui est nouveau, de ce monde au monde à venir, du royaume de la nature au Royaume de la Grâce. L'Église, en tant que société et organisation visible, appartient à ce monde; elle en fait vraiment partie. Et elle doit en faire partie parce qu'elle est "instituée" pour représenter et pour se tenir devant le monde, pour assumer toute la Création. Il appartient donc à "l'institution" même de l'Église d'être un peuple, une communauté
, une famille, une organisation, une nation, une hiérarchie; en d'autres mots, pour assumer toutes les formes naturelles de l'existence humaine dans le monde, dans le temps et l'espace. Elle est une continuité organique avec l'entièreté de la vie humaine, avec la totalité de l'histoire humaine. Elle est la "pars pro toto" de la Création toute entière. Et cependant, elle n'est tout ceci qu'afin de révéler et manifester la véritable signification de la Création en tant qu'accomplissement en Christ, pour annoncer au monde sa fin et l'inauguration du Royaume. "L'institution" est dès lors le sacrement du Royaume, le moyen par l'Église devient toujours ce qu'elle est, toujours s'accomplit en tant que l'Église Une, Sainte, Catholique et Apostolique, en tant que Corps du Christ et Temple du Saint Esprit, en tant que nouvelle vie de la nouvelle Création. L'acte de base de cet accomplissement, et dès lors la véritable "forme" de l'Église, c'est l'Eucharistie : le Sacrement dans lequel l'Église accomplit le passage, la Pâque, allant de ce monde au Royaume, offrant en Christ la Création entière à Dieu, le voyant comme "ciel et terre remplis de Sa gloire", et participant à la vie immortelle du Christ à Sa table dans Son Royaume.

4. Cette nature sacramentelle de l'Église révèle la véritable signification de la "notae" universellement acceptée par laquelle nous confessons l'Église comme Une, Sainte, Catholique et Apostolique. Chacun de ces termes s'applique tant à l'institution qu'à son accomplissement, la forme et le contenu, la promesse et sa réalisation. L'Église est Une, Sainte, Catholique et Apostolique, et elle doit constamment s'accomplir elle-même en unité, sainteté, catholicité et apostolicité. Son unité visible est à réaliser en tant que contenu même de la vie nouvelle ("qu'ils soient uns comme Nous sommes Un") et en tant qu'unité de tout en Dieu et avec Dieu. La sainteté objective de sa vie (les dons de grâce et de sanctification qui s'écoulent de tous ses actes) est à accomplir et à réaliser dans la sainteté personnelle de tous ses membres. La catholicité (la plénitude absolue de l'Évangile qu'elle annonce et la vie qu'elle communique) doit croître dans la "plénitude" de la foi et de la vie de chaque communauté, de chaque Chrétien, et de l'Église entière. Son apostolicité (son identité dans le temps et l'espace avec le plérôme de l'Église manifesté à la Pentecôte) est à préserver entière et non-dénaturée par chaque génération, toujours et partout.

5. Dans ce monde, l'Église Une, Sainte, Catholique et Apostolique se manifeste en tant que pluralité d'Églises, chacune étant à la fois une partie et le tout. C'est une partie parce qu'elle ne sait être l'Église que lorsque dans l'unité avec toutes les Églises et en obéissance à la vérité universelle; et cependant aussi en totalité parce que dans chaque Église, en raison de son unité avec l'Église Une, Sainte, Catholique et Apostolique, le Christ total est présent, la plénitude de la grâce est donnée, la catholicité de la vie nouvelle est révélée. L'unité visible de toutes les Églises en tant qu'Église Une, Sainte, Catholique et Apostolique est exprimée et préservée dans l'unité de la Foi, l'unité de la structure sacramentelle, et l'unité de vie. L'unité de Foi a sa norme et son contenu dans la Tradition universelle. L'unité de structure sacramentelle est préservée par la succession apostolique, qui est la continuité visible et objective de la vie et de l'ordre de l'Église dans le temps et dans l'espace. L'unité de vie se manifeste dans la prévenance active de toutes les Églises les unes pour les autres et toutes ensemble pour la mission de l'Église dans le monde.

6. L'organe de l'unité dans l'Église c'est l'épiscopat. "L'Église est dans l'évêque." Cela signifie que dans chaque Église, le ministère personnel de l'évêque est de préserver la plénitude de l'Église, c'est-à-dire son identité et sa continuité avec l'Église Une, Sainte, Catholique et Apostolique; d'être l'enseignant des traditions universelles; d'être celui qui offre l'Eucharistie qui est le Sacrement de l'unité; et le pasteur du peuple de Dieu dans son pèlerinage vers le Royaume. Par la vertu de sa consécration par d'autres évêques et par son appartenance à l'épiscopat universel, il représente, il rend présent et unit son Église à toutes les Églises et représente toutes les autres Églises, et dès lors l'Église entière, au sein de sa propre Église. En lui chaque église est vraiment partie de l'entièreté de l'Église, et l'entièreté de l'Église est vraiment présente en chaque Église. Dans la Tradition Orthodoxe, l'unité de l'épiscopat, et en particulier l'organe de cette unité, un synode ou concile d'évêques, est l'expression suprême de l'enseignement et de la fonction pastorale de l'Église – la bouche inspirée de l'Église entière.

Mais "l'évêque est dans l'Église", et cela signifie que ni un seul évêque ni l'épiscopat dans son entièreté ne sont au-dessus de l'Église, ou (pour citer ici une célèbre formule), pour agir et enseigner "ex sese et non ex consensu Ecclesiae." C'est au contraire l'identification complète de l'évêque avec le consensus Ecclesiae et sa totale obéissance à ce consensus, à son enseignement, à sa vie, et sainteté, de même que son unité organique avec le peuple de Dieu, qui font de l'évêque l'enseignant et le gardien de la vérité. Car dans l'Église, nul n'est sans l'Esprit Saint, et d'après l'Encyclique des Patriarches d'Orient, la préservation de la vérité est confiée à l'entièreté du peuple de l'Église. Dès lors l'Église est à la fois hiérarchique et conciliaire, et les 2 principes, non seulement ne sont pas opposés l'un à l'autre, mais sont essentiels dans leur inter-dépendance pour la pleine expression du mystère de l'Église.

7. L'Église Une, Sainte, Catholique et Apostolique doit nécessairement exister dans le monde en tant qu'Église Universelle ordonnée et visiblement unie, et c'est la fonction et le charisme des primats de servir de centres de communion, d'unité et de coordination. Il y a des primautés locales et régionales (métropolites, patriarches) et une primauté universelle. L'ecclésiologie n'a jamais nié que traditionnellement, cette dernière appartenait à l'Église à Rome. Cependant, c'est l'interprétation de cette primauté en terme d'infaillibilité personnelle du pontife romain et de sa puissance de juridiction universelle qui a amené à son rejet par l'Orient Orthodoxe.

8. L'Église Orthodoxe affirme avoir préservé de manière inaltérée et entière la Foi et les traditions "transmises une fois pour toutes aux saints." Face aux tragiques divisions entre Chrétiens, elle affirme que le seul chemin de réunion, c'est la restauration de cette unité de Foi qui seule permet à chaque Église de voir les autres Églises comme étant cette même Église Une, Sainte, Catholique et Apostolique.

9. L'Église est à la fois "in statu patriae" et "in statu viae." Comme "Christ en nous", en tant que manifestation du Royaume et Sacrement du monde à venir, sa vie est déjà remplie de "la joie et la paix du Saint Esprit," et c'est cette joie Pascale qu'elle exprime et reçoit dans le culte liturgique, dans la sainteté de ses membres, et dans la communion des saints. En tant que "nous en Christ," elle est en pèlerinage et en attente, en repentance et en lutte. Et par dessus tout, elle est mission, car son appartenance au monde à venir, la joie qui en Christ est entrée dans le monde, et la vision du monde transfiguré lui sont données afin qu'elle puisse témoigner du Christ en ce monde, et puisse sauver et racheter en Lui la Création toute entière.

* Communication à l'Institut de Théologie Contemporaine, Montréal, juillet 1965.

Publiée dans le "Saint Vladimir's Seminary Quarterly", Vol. 11, N° 1, 1967, pp. 35-39
Icone de tous les saints d'Angleterre et d'Irlande––––-

Brève documentation suggérée :

"La Voile" n°4, article "L'Église est Une", par Alexei Stepanovitch Khomiakov:
http://www.orthodoxes.net/revue.html

encyclique des Patriarches d'Orient de 1848 (en réponse à Pie IX de Rome) :
anglais : http://www.orthodoxinfo.com/ecumenism/encyc_1895.aspx
français : http://www.forum-orthodoxe.com/~forum/viewtopic.php?t=592
(en français avec la liste des signataires)

encyclique des Patriarches d'Orient de 1895 (en réponse à Léon XIII de Rome) :
anglais : http://www.orthodoxinfo.com/ecumenism/encyc_1895.aspx
fr: /

Extraits de l'encyclique de 1895 avec commentaires rappelant l'actualité de ces encycliques :
http://www.forum-orthodoxe.com/~forum/viewtopic.php?t=584

http://www.archiepiskopia.be/Fra/bibliotheque/symboliques/chapitre4.htm

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