"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

01 février 2007

P. Thomas Hopko : La Purification de Marie, qu'est-ce que cela signifie?


Dans l'Occident Chrétien, la fête de la Rencontre du Seigneur au Temple est appelée la Fête de la Purification de la Bienheureuse Vierge Marie. L'accent de la célébration n'est pas tant mis sur la rencontre entre le Christ Enfant et le vieux peuple qui vient Le rencontrer, mais plutôt sur le fait que la Mère de Jésus vient pour être purifiée.
Cet aspect de l'histoire évangélique n'est pas entièrement absent de la Liturgie de l'Église Orthodoxe [byzantine; ndt] mais il y est assurément vu comme d'importance secondaire. La loi biblique à propos de la purification d'une mère après avoir accouché est lue lors de l'Office, mais il n'est fait nulle mention dans les hymnes qui insisterait sur la pureté de la Vierge.

"Le Seigneur dit à Moïse : Dis aux Israélites : quand une femme enceinte mettra au monde un garçon, elle sera impure durant 7 jours, comme elle l'est au temps de ses règles. Le 8ème jour, on fera la circoncision de l'enfant. Puis elle passera 33 jours encore dans la retraite, à se purifier de son sang; elle ne touchera aucune chose sainte, et n'ira point au sanctuaire jusqu'à l'achèvement des jours de sa purification. Si elle met au monde une fille, elle sera impure durant 2 semaines comme aux jours de ses règles, et passera 70 jours dans la retraite, à se purifier de son sang. Lorsque ceux-ci seront accomplis, pour un fils ou pour une fille, elle présentera au prêtre, à l'entrée de la tente de réunion, un agneau de l'année en holocauste, et un pigeonneau ou une tourterelle en sacrifice pour le péché. Le prêtre les offrira au Seigneur et fera l'expiation pour elle, et elle sera purifiée du flux de son sang. Telle est la loi concernant la femme qui met au monde un garçon ou une fille. Si elle n'a pas le moyen de se procurer un agneau, elle prendra 2 tourterelles ou 2 pigeonneaux, l'un pour l'holocauste et l'autre pour le sacrifice pour le péché. Le prêtre fera pour elle l'expiation, et elle sera purifiée" (Lévitique 12,1-8).

Nous apprenons par la Liturgie de l'Église que Joseph et Marie étaient considérés comme étant pauvres, puisque n'ayant pu offrir l'agneau, mais seulement 2 tourterelles, comme on le voit sur les Icônes de la fête. L'Évangile de saint Luc ne fait nulle mention de la possibilité d'offrir un agneau. Bien que l'accent de la Liturgie soit mis sur la Rencontre, nous apprenons de même que Marie venait en fait pour la purification telle que requise par la Loi. Cela signifie que son sein avait été ouvert et que le Christ Enfant était né d'elle selon la manière dont tous les enfants naissent. En ce sens, bien que l'Église insiste que Marie est demeurée vierge à jamais, le seul miracle concernant la naissance du Seigneur est la conception virginale. Il n'y a nul enseignement d'aucune sorte de miracle au sujet de Sa naissance; certainement pas qu'Il naquit de Sa mère sans ouvrir son sein.
Mais demeure la question : qu'est-ce que ça signifie, que Marie est venue pour la "purification?" De toute évidence, cela ne peut pas signifier qu'il aurait pu y avoir le moindre péché lié à sa conception du Seigneur et pour Lui avoir donné naissance en tant qu'homme. Ce qui serait en particulier le cas s'il est automatiquement conclu que, pour ainsi dire, l'acte de reproduction sexuelle est toujours quelque part un péché. Car dans le cas de Marie, l'enseignement de l'Évangile et de l'Église est clair : Marie n'a pas eu d'acte d'union sexuelle. Sa conception, c'est sans avoir connu d'homme. Le Seigneur commence à croître en elle par la puissance du Saint Esprit. Alors, quelle pourrait être la signification de sa "purification?"

La réponse à cette question, qui se rapporte aussi à la coutume de l'Église de "réintroduire les femmes à l'église" le 40ème jour après avoir donné naissance, est indubitablement liée à la compréhension biblique de la "purification" (1). Les Écritures enseignent que tout le monde est pécheur de par sa simple appartenance à la race humaine. Cela ne signifie pas que chacun est personnellement coupable pour le "péché d'Adam", chose que la doctrine Orthodoxe rejette catégoriquement. Ni que chacun pèche nécessairement et inévitablement de manière personnelle, délibérée et consciente; ce que la Tradition de l'Église rejette assurément dans le cas de la Vierge Marie. Cela signifie en fait que toute la race humaine, en tant que communauté organique de personnes, obtient un résultat peu reluisant face à son appel [* ndt]

L'humanité entière est à côté de la bonne piste, et ne s'avance pas vers le but pour lequel elle a été créée, à savoir la perfection de la vie en communion avec Dieu. Elle est mortelle, mal dirigée, fragmentée et tombée. En termes modernes, elle est aliénée de son véritable être, et séparée de son véritable but. Et la Vierge Marie, comme tous les simples êtres humains, est prise dans cet état de chute et de mortalité par le simple fait qu'elle est simplement humaine.
De plus, les Écritures enseignent que tous les êtres humains, qui sont inévitablement pris dans l'état de chute de ce monde pécheur, ont besoin de "purification" lorsqu'ils viennent au contact direct avec Dieu, et en particulier lorsqu'ils sont les récipiendaires d'une action divine directe. Dieu est toujours à l'oeuvre en nos vies. Mais il y a des moment où Il agit directement, pour ainsi parler, et avec un but particulier. Ce sont les moments de la naissance et de la mort (et les moments où nous sommes en contact avec ces parties de notre être qui impliquent la vie et la mort, telles que le sang, les menstruations et le sperme). Ce sont aussi les moment du culte, tels que lorsque les prêtres rentrent dans le Lieu Saint, ou lorsqu'ils touchent les objets consacrés. Dès lors, selon la Loi Mosaïque, les simples êtres humains qui ont été en contact direct avec Dieu à travers Ses actions divines concrètes étaient requis d'offrir des signes de "purification" rituelle pour exprimer le fait qu'étant de simples mortels et victimes de péchés (pour ne pas dire pécheurs de leur propre volonté dans virtuellement tous les cas), ils avaient aussi été les objets de saintes actions de la part du Très Haut et Saint Dieu. Ceci est la compréhension appropriée de l'enseignement biblique et de la pratique de la "purification" rituelle, et il semble bien que c'est cela, et alors il devient clair pourquoi la Bienheureuse Vierge Marie, comme n'importe qui du peuple, vint pour être "purifiée", et pourquoi tous ceux qui suivent son exemple feront de même.
Elle ne vint pas parce qu'elle avait commis quelque chose de pécheur ou erroné; certainement pas en relation avec le fait qu'elle aie donné naissance au Sauveur. Elle est plutôt venue pour montrer qu'elle, n'étant qu'une simple mortelle et ayant besoin d'être sauvée comme tout le restant de la Création, avait été choisie pour être la plus active participante à l'action la plus sainte de Dieu jamais accomplie dans le monde : l'Incarnation du propre Fils de Dieu en tant qu'homme. Être requise de participer à une telle "purification" est un acte de la plus grande joie et action de grâce. C'est aussi un acte qui apporte la plus grande gloire et honneur à celle qui est "purifiée."

O Vierge Mère de Dieu, espoir de tous les Chrétiens!
Protège, préserve et sauve ceux qui espèrent en toi.
Nous les fidèles, nous avons vu la figure dans l'ombre de la Loi et dans les Écritures.
Tout enfant mâle qui ouvrait le sein maternel était saint pour Dieu.

Dès lors nous honorons le Fils premier-né du Père Inengendré,
Le Fils premier-né de la Mère Inépousée,
O Vierge Mère de Dieu, précieuse aide pour le monde!
Protège et garde-nous en tout péril et affliction.

Le peuple des temps anciens offrait une paire de colombe et deux jeunes pigeons.
A leur place le pieux Ancien et la Prophétesse inspirée,
Servaient et rendirent gloire à l'Enfant de la Vierge,
Le Fils Unique engendré du Père,
Et Il est amené au sein du temple de Dieu.

O Pure Vierge Mère! Ce qui s'est accompli en toi
Est au-delà de toute compréhension pour Anges et mortels.
Tu m'as accordé l'extrême grande joie de Ton Salut, O Christ!
Siméon s'écria : emporte Ton serviteur qui est fatigué dans l'ombre,
Et fais-en un nouveau prédicateur du mystère de la grâce,
Alors qu'il Te magnifie dans les louanges!

La Pure Colombe, la Mère Agnelle sans tache,
Introduit le Berger et Agneau dans le temple de Dieu.
Sainte Anne, sobre en esprit et vénérable en années,
Reconnaît le Maître ouvertement dans le Temple, librement et avec déférence,
Et elle proclame Marie comme Théotokos,
La magnifiant en présence de tous.

O Vierge Marie!
Illumine mon âme
Qui est gravement enténébrée par les passions de cette vie. (2)

(1) L'Église Orthodoxe pratique le rite de réintroduction de la femme à l'église après accouchement. Ce rite est habituellement accomplit le 40ème jour après la naissance du bébé, ou au moment où la femme reprend ses activités normales, en particulier la participation aux Offices à l'église et à la Sainte Communion. Bien que les prières de réintroduction insistent sur l'état pécheur de la mère et demandent qu'elle soit pardonnée et purifiée, ces demandes ne doivent jamais être comprises comme se référant à l'action de donner naissance, et encore moins à l'acte par lequel les enfants sont conçus. Saint Jean Chrysostome enseigne que ceux qui prétendent que l'acte sexuel de reproduction est un acte pécheur accusent Dieu de péché, puisqu'Il est créateur de l'acte. Saint Jean fait remarquer que l'acte sexuel n'est pécheur que lorsqu'il est erronément accompli, sans l'amour et la fidélité [présents] dans la communion du mariage. Voir Jean Chrysostome, homélie sur Tite, 2.
(2)

(Extrait de "The Winter Pascha" par le protopresbytre Thomas Hopko, SVS Press, 1984)
[*] Note de traduction "le péché" : le p. Thomas Hopko donne une définition du mot péché par rapport au terme anglais, "sin", et son étymologie, pour le lectorat anglophone. Il me semble que ce n'est pas traduisible tel quel, les équivalents français ayant d'autres racines étymologiques. Voici une petite tentative personnelle de décortiquer le problème de la notion de péché et de sa compréhension, dans le contexte ci-dessus. Je ne suis ni spécialiste ni universitaire; prenez donc l'explicatif comme venant non pas d'un saint théologien mais d'un .. pécheur..

a. en latin. Peccantia, peccatela, peccatio, peccator, peccatorius, peccatrix, sont dérivés du terme de base en latin, pecco, dérivés que l'on retrouve en premier lieu chez Tertullien (ou chez Lactance par la suite), qui leur donnera un sens CHRÉTIEN, sens qui se rapproche, me semble-t'il, d'une des multiples acceptions possibles du terme en français, à savoir trébucher, se tromper. Cette acception est d'ailleurs aussi un peu utilisée par Cicéron.
Mais l'acception plus usuelle dans la mentalité populaire est celle qui appartient à l'autre groupe : faute, mal, tort, action coupable, crime, erreur; c'est chez Cicéron, mais aussi Virgile et la plupart des auteurs latins. Les citations de ce second groupe sont toutes retrouvées hors Christianisme. Cela relève de notions juridiques, pas religieuses. Et c'est le problème de la polysémie des langues anciennes, problème qui rappelle le besoin capital de traduire AVEC l'Église, qui seule donne la bonne acception, qui sera la même pour tout même si le langage devait évoluer.
En latin Chrétien donc, la connotation morale n'est pas nécessairement présente, et la juridique est absente.

b. en grec. "Hamartia" est le mot majoritairement utilisé dans le Pentateuque pour traduire cette notion qui en hébreux comporte plusieurs termes. La racine "hamart" signifie "manquer le but", "se tromper". Bref... la signification que Tertullien prendra pour le terme latin. Par contre l'équivalent de l'hébreux "pèsha", c'est "adikia" ou "adikema", qui nomme un délit, une offense, un crime, une injustice.
Le véritable péché pour la Bible, la rupture de l'homme par rapport à Dieu, c'est la révolte et la rébellion contre Dieu, le refus de Sa toute-puissance. La législation du Pentateuque sanctionne surtout des transgressions contre des normes religieuses, on ne doit pas nécessairement y donner une autre connotation.
Pour la Bible Chrétienne et les premiers Pères Latins et les Pères Grecs jusqu'à nos jours, le péché n'est donc pas en rapport avec des notions juridiques; le monde latin fera fausse route par la suite, avec de graves conséquences quand une notion aussi importante que le péché se verra "judiciariser" - cfr la "satisfaction" morbide d'Anselme de Canterbury.
Je pense qu'il est donc très nuisible à la bonne compréhension des textes de faire l'économie de l'usage du vocabulaire de l'Église, au risque, souvent constaté dans les traductions, de se retrouver avec des contre-sens par rapport à l'enseignement immuable de l'Église, immuable au contraire du langage des peuples et nations.
JM

Dom Guéranger a publié un texte sur ladite fête, avec office "grégorien." Voir tout d'abord une importante remarque sur les textes de cette origine-là au milieu de la page dédiée à saint Antoine le Grand :
http://stmaterne.blogspot.com/2007/01/mon-anniversaire-et-celui-de-saint.html

Dom Guéranger, l'Année liturgique : Fête de la Purification de la Vierge Marie
http://www.abbaye-saint-benoit.ch/gueranger/anneliturgique/noel/noel02/039.htm

IN HYPAPANTE DOMINI.
Aujourd'hui Siméon reçoit dans ses bras le Seigneur de gloire que Moïse, sous la nuée, contempla jadis sur le Sinaï visible, où Il lui donna la Loi. C'est le Seigneur Qui parle dans les Prophètes, l'Auteur de la Loi, c'est Lui qu'annonça David, c'est le Dieu terrible; et c'est aussi Celui Qui possède une grande et très riche miséricorde.

O trésor des siècles, vie universelle! Toi qui autrefois as gravé la Loi sur des tables au Sinaï, Tu T'es fait enfant, Tu T'es placé sous la Loi pour nous arracher tous à l'antique servitude de cette Loi; gloire à Ta miséricorde, ô Sauveur! Gloire à Ton règne; gloire à Ton divin conseil, ô seul Ami des hommes!

Marie, Mère de Dieu, pure de tout commerce humain, porte dans ses bras Celui Qui est assis sur les Chérubins comme sur un char, et Qui est célébré dans les cantiques des Séraphins, Celui Qui a pris chair en elle, le Législateur qui accomplit le précepte de la Loi; elle Le remet aux mains du prêtre vénérable par son grand âge. Siméon, portant ainsi la Vie, implorait la grâce de ne plus vivre : "Seigneur, disait-il, laisse-moi partir maintenant; laisse-moi annoncer à Adam que j'ai vu, sous les traits d'un Enfant, le Dieu immuable, Qui est avant les siècles, le Sauveur du monde."

Prosterné, et suivant en esprit les pas de la Vierge et Mère de Dieu, le vieillard disait : "C'est un feu que tu portes, ô très pure! Tu soutiens sur tes bras tremblants le Dieu de la Lumière sans couchant, le Seigneur de la paix."

"Isaïe est purifié par le Séraphin qui touche ses lèvres d'un charbon de feu, disait le vieillard à la Mère de Dieu; mais toi, en me donnant de tes mains, comme d'un instrument, ce feu, tu m'embrases par Celui que tu portes, et Qui est le Seigneur de la lumière éternelle et de la paix."

Hommes de bonne volonté, courons à la Mère de Dieu pour voir son Fils qu'elle conduit vers Siméon. C'est Celui que les Esprits célestes, dans leur étonnement, contemplent du haut du Ciel, disant : "Nous voyons en ce moment des choses merveilleuses qu'on n'eût pu croire, et qu'on ne saurait comprendre. Celui qui autrefois forma Adam est porté comme un enfant; Celui Qui ne connaît pas l'espace est déposé sur les bras d'un vieillard; Celui Qui habite au Sein ineffable du Père daigne connaître les limites dans la chair, Lui Qui n'en connaît pas dans Sa divinité : Il est l'unique Ami des hommes."

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