"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

12 mars 2007

Genèse de la Tradition


ndt : cet article est la suite de "Mais la Bible ne suffit-elle pas?"

L'aspect le plus important de la sainte Tradition, à savoir le Nouveau Testament, était encore au stade de développement tout au long du premier siècle. Les Saintes Écritures, la Parole infaillible de Dieu transmise par les Apôtres est là unique et inégalée. Le théologien Orthodoxe l'évêque Kallistos (T. Ware) parle pour toute la Chrétienté quand il dit "la Bible est l'expression suprême de la Révélation de Dieu à l'homme."
Les gens de mon milieu d'origine, protestant évangélique, se sont pliés à "tenir bon" à cette facette vitale de la sainte Tradition. Quelqu'un ne s'y considérerait pas évangélique à moins de lire régulièrement les Écritures, de participer dans une église croyant en la Bible, où les Écritures sont tant prêchées que pratiquées, et passer du temps à méditer le message des saintes Écritures.
Et qui parmi les anciens Pères serait en désaccord avec ce sentiment? Saint Jérôme écrivait : "ignorer les Écritures, c'est ignorer le Christ." Saint Athanase le Grand appelait ceux qui négligent les Écritures "dignes de la plus grande condamnation." Et saint Jean Chrysostome disait que ne pas connaître les Écritures, là était "la cause de tous les maux."
Mais tragiquement, il y a quelque part dans cette si intense "Bataille pour la Bible" un sérieux problème, c'est que nombre de chrétiens ont entièrement négligé le restant de la sainte Tradition. En effet, pour paraphraser de manière un peu gauche un verset des Actes, nombre de protestants évangéliques diraient de nos jours, en toute honnêteté, "nous n'avons jamais entendu parler de quelque chose comme cette sainte Tradition."
A côté des Écritures, j'ai déjà mentionné un autre aspect important de la sainte Tradition, les antiques formules baptismales. Quels sont les autres éléments de la Tradition?

1) Conciles et Symboles de Foi (Credo). Au fur et à mesure que l'Église a grandit en nombre et maturité, le besoin s'est souvent fait sentir pour des rassemblements locaux, régionaux, et même oecuméniques ou universels, rassemblements d'évêques, de théologiens, et de pieux dirigeants, afin d'établir la véritable doctrine biblique et historique en réponse aux prétentions des hérétiques du moment. Ils se rassemblaient pour décider, à nouveau avec l'inspiration du Saint Esprit, ce que la Bible enseignait vraiment à propos de ces problèmes. Et pour être certains que leurs décisions étaient vraiment bibliques, ils accomplissaient de suprêmes efforts pour suivre l'enseignement constant de leurs pieux prédécesseurs. Celui qui est de loin le plus importants résultant de ces Conciles, c'est le Credo Nicéen (ou techniquement, le Credo de Nicée-Constantinople), qui est récité lors de chaque célébration de la Liturgie dans l'Église Orthodoxe [aussi dans le Rite Occidental; ndt]. Il exprime les points essentiels de la Foi Chrétienne, de ce que nous croyons, tel que c'était compris par l'Église unie des débuts.

2) La vie liturgique de l'Église. C'est fascinant de lire un père de l'Église plus tardif, saint Basile (4ème siècle), dans sa défense de l'Orthodoxie biblique contre le pseudo biblisme des Ariens, qui étaient des maîtres en torsion d'Écriture Sainte. Bien entendu, Basile raisonne à partir de l'Écriture. Mais connaissant le côté retors de ses ennemis, et à quel point ils étaient traîtres, et appuyaient sur des extraits leurs enseignements absurdes, saint Basile invoque aussi un autre puissant témoin, dans le cas présent, le véritable enseignement concernant le Saint Esprit : les formulations liturgiques – modèles pour le culte – de l'Église depuis son commencement. "Vous voulez savoir ce que les Chrétiens croient à propos de quelque chose?", pour paraphraser l'argument de saint Basile – "regardez ce qu'ils font et proclament dans leur liturgie." Quand on s'y arrête un instant, n'est-ce pas tout simplement logique, et même question de piété, que de croire que le même Saint Esprit Qui guida les auteurs de l'Écriture guiderait aussi l'Église dans le développement de son culte liturgique? La vie de l'Église dans le domaine de la liturgie et de la prière, c'est un élément puissant de la sainte Tradition.

3) L'enseignement des Pères et les Vies des saints. Je n'ai jamais été témoin oculaire direct d'un martyr étant torturé et tué pour sa foi. Cependant, dans l'Église ancienne, il y avait de nombreuses occasions de voir ce genre de spectacles. Est-ce étonnant que les écrits de ces martyrs, de même que de ceux qui avaient "livré le bon combat" jusqu'à la fin, qui avaient maintenu la vrai foi alors que les autres chutaient, étaient regardés avec révérence et respect? Les protestants évangéliques d'aujourd'hui regardent vers et font confiance à de respectés dirigeants d'église de notre propre époque pour avoir un bon enseignement biblique et de l'instruction et de l'édification intéressante. Pourquoi est-ce si difficile de rendre cette sorte de respect et d'honneur aux antiques héros de la Foi – ces hommes et ces femmes qui ont commencé et ont achevé le parcours? J'aimerais qu'il y ait un peu plus de nos "héros modernes" qui fassent ce que nos anciens Pères et saints ont fait afin de justifier le respect et l'admiration de leurs suiveurs : rendre absolument certain que ce qu'ils enseignent correspond avec ce que les fidèles Chrétiens ont crû au cours des temps. Être un "héros" pour certains, et enseigner une doctrine nouvelle et radicalement différente en prétendant que "c'est ce que dit la Bible", c'est une cruelle tromperie, et un mensonge. G. K. Chesterton définissait la Tradition comme étant "voter pour vos ancêtres."

4) Tradition continue. On pourra aussi reprendre sous la bannière de la Tradition, avec divers degrés d'importance et d'universalité : les décisions des conciles ultérieurs, le droit canon, et pour finir, la tradition iconographique de l'Église. En fait, une des choses les plus enthousiasmantes à propos de la Tradition, c'est qu'elle ne s'arrête jamais et ne reste pas statique. La Tradition est la présence continue du Saint Esprit dans l'Église. Nous n'observons pas simplement la Tradition, nous entrons dedans, nous sommes aspirés par elle, et par ce processus, nous devenons partie de son flux et reflux.

ÉCRITURE ET TRADITION
Pour les premiers Chrétiens, il n'existait pas une telle fausse dichotomie telle que nous voyons de nos jours entre la Bible et la sainte Tradition. Dans le feu des batailles cruciales pour la Foi, cruciales à un point inimaginable, lorsque des forces internes et externes menaçaient de détruire et de réduire à jamais au silence le message proclamé par le Christ et transmis par Ses disciples, l'Église regarda avec reconnaissance vers à la fois l'Écriture et la sainte Tradition pour trouver la balance et maintenir l'équilibre. Ce n'était jamais une option "soit / ou." Tant l'Écriture que la sainte Tradition étaient reçues comme ayant été données à l'Église par Dieu Lui-même, la source de toute sagesse, par l'opération directe du Saint Esprit.
Les batailles de notre propre époque ne sont pas moins féroces que celles de l'histoire de l'Église à ses débuts. Au milieu de cette proclamation Chrétienne du début du 21ème siècle, fragmentée et désespérément divisée, avec une myriade de groupes et d'individus prétendant connaître la véritable signification de l'Écriture, et cependant étant tous radicalement en désaccord entre eux et proclamant souvent de nouvelles et dangereuses doctrines, la bataille pour la Foi est, en fait, occupée s'intensifier chaque jour toujours plus. Quel sera le résultat de cette immense lutte?
Dieu merci, il est encore temps d'en revenir à la compréhension remplie de l'Esprit Saint et équilibrée des saintes Écritures, guidée par la lumière de la sainte Tradition. Si nous voulons bien mettre de côté nos préjugés modernes et revenir au message cohérent et clair de la Bible, compris à travers la lentille éclairante de la sainte Tradition, nos chances de survivre à la crise actuelle augmentent énormément. En fait, les portes mêmes de l'Hadès ne prévaudront pas contre nous. Comme le dit la Bible, "Ainsi donc, frères, demeurez fermes; retenez les enseignements que vous avez reçus de nous, soit oralement, soit par écrit. Que notre Seigneur Jésus Christ Lui-même, et Dieu notre Père, Qui nous a aimés, et nous a donné, par Sa grâce, un réconfort éternel et une bonne espérance, encourage vos coeurs et vous affermisse en toute bonne oeuvre et en toute bonne parole!" (2 Thessaloniciens 2,15-17).
Et le peuple de Dieu répondit : AMEN!

Bible de Goderan de Lobbes, anno 1080*-*-*-*
En réalité, le débat entre Bible et Tradition est un faux débat : la Bible n'existait tout simplement pas durant la première génération de Chrétiens. Il n'y avait que la Tradition parce que par écrit, il n'y avait encore que l'Ancien Testament – et encore, ça n'existait quasiment nulle part de manière unifiée, et surtout pas complète.
Même dans le Judaïsme, il faudra attendre après le Christ et après la destruction (prophétisée) de Jérusalem pour qu'ils se réunissent et décident (à Yabné) ce qui dans leur tradition écrite était à considérer valable pour eux, au vu des événements qui venaient de les frapper définitivement. Et ils évacueront une partie des livres qu'ils lisaient avant, auxquels ils croyaient, parce que contenant un peu trop de prophéties confirmées par la catastrophe qui venait de les frapper...
La Bible est donc, même pour le Judaïsme, partie intégrante de la Tradition. La désastreuse dichotomie n'existe que dans l'Occident déchristianisé et dans le christianisme sécularisé. Elle n'existe pas dans l'Église, où l'on se contente (d'essayer) de suivre humblement les vrais enseignements des vrais héros, ceux qui ont transmis tout oralement avant que progressivement ça ne soit mis sur papyrus, parchemin, papier, etc, processus qui prendra plusieurs siècles avant d'être achevé.
JM

En la fête de notre père saint Paul-Aurélien, un des 7 Saints Fondateurs de la Bretagne et de saint Grégoire le Grand, pape de Rome, théologien, liturge, hymnographe, hagiographe – en ce qui concerne cette dernière qualité, on lui doit beaucoup à propos de saint Benoît de Nursie.

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