"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

07 avril 2007

P. Hopko: Samedi Saint



Le premier Office appartenant au Samedi Saint – jour que l'Église appelle le Saint Sabbat – ce sont les Vêpres du Vendredi Saint. Elles se déroulent habituellement dans l'après-midi du vendredi, en mémoire de l'ensevelissement de Jésus.

Avant que ne commence l'Office, on érige un "tombeau" au centre de l'église, et on le décore de fleurs. On place une Icône spéciale peinte sur un linge (en grec, epitaphios; en slavon, plaschanitsa) représentant le Christ mort sur l'Autel.

Les Vêpres commencent comme d'habitude, par des hymnes parlant des souffrances et de la mort du Christ. Après l'Entrée avec l'Évangile et le chant du "Lumière Joyeuse", on lit des passages du Livre de l'Exode et de Job, puis d'Isaïe (Is. 52,13-54,1). On y ajoute un extrait de la première Épître aux Corinthiens (1,18-31), et l'Évangile est à nouveau proclamé, un Évangile "composé" de passages des 4 récits de la Crucifixion et mise au tombeau du Christ. Les versets des prokimena et Alleluia sont des versets psalmiques, souvent entendus tout au long des Offices du Vendredi Saint, et de caractère particulièrement prophétique :

"Ils se sont partagés mes vêtements et ont tiré ma tunique au sort"
"Ils ont percé mes mains et mes pieds; ils ont compté tous mes os" (Ps 22,18)

"Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-Tu abandonné?" (Ps 22,1).

"On m'a mis au plus profond de la fosse, dans les ténèbres et l'ombre de la mort" (Ps 88,6)

Après quelques hymnes supplémentaires glorifiant la mort du Christ, pendant que le choeur chante le cantique de Siméon, le prêtre s'habille tout entier en couleurs sombres et encense l'epitaphios, qui se trouve sur l'Autel. Ensuite, après le Notre Père, pendant que l'assemblée chante le tropaire du jour, le prêtre fait le tour de l'Autel en tenant l'epitaphion élevé au-dessus de sa tête et vient le déposer dans le "tombeau" pour vénération par les fidèles.

"Le noble Joseph descendit de la Croix Ton Corps très pur, L'enveloppa d'un linceul immaculé, L'oignit d'aromates et Le déposa dans un sépulcre neuf." Tropaire du Samedi Saint

Les Matines du Samedi Saint sont habituellement anticipées le vendredi soir.
Elles commencent de la manière usuelle, avec le chant "le Seigneur est Dieu..", le tropaire "le noble Joseph", et le tropaire suivant :
"Lorsque Tu es descendu dans la mort, ô Vie immortelle, l'Hadès fut mis à mort par l'éclat de Ta divinité. Lorsque tu as fait sortir les morts des abîmes, toutes les puissances célestes Te clamaient : Christ notre Dieu, Donateur de Vie, gloire à Toi!"
"Près du tombeau, l'Ange apparut aux saintes femmes et clama : la myrrhe convient aux morts, mais le Christ est libre de toute corruption."

A la place des Psaumes (cathismes) habituels, le Psaume 118 est lu en entier, en intercalant entre chaque verset une strophe de louange au Christ mort. Ce Psaume particulier est en quelque sorte l'Icône verbale de Jésus, le Juste dont la vie est aux mains de Dieu et Qui, dès lors, ne peut demeurer dans la tombe. Les Éloges, comme on appelle ces versets, glorifient Dieu en tant que "Résurrection et Vie", et s'émerveillent devant Son humble condescendance, jusqu'à la mort.

Dans la Personne de Jésus-Christ sont rassemblés en parfaite union l'amour total de l'homme envers Dieu et l'amour total de Dieu envers l'homme. C'est cet amour divino-humain que l'on contemple et glorifie sur la tombe du Sauveur. Plus la lecture avance, plus les éloges se font courtes, et graduellement plus concentrées sur la victoire finale du Seigneur, conduisant à leur propre conclusion:

"J'ai désiré ardemment Ton Salut, Seigneur, et Ta Loi est ma méditation" (Ps 118,174).

"Tous les esprits tremblent devant cette tombe effrayante, inouïe : celle du Créateur de l'univers"

"Mon âme vivra et Te louera, et Tes décrets seront mon secours" (Ps 118,175)

"Les porteuses d'aromates, arrivées de grand matin, répandirent leurs parfums sur le tombeau"

"J'ai erré comme une brebis perdue; viens chercher Ton serviteur, car je n'ai pas oublié Tes Commandements" (118,176)

"Donne la Paix à l'Église et à Ton peuple le Salut, par Ta Résurrection!"

Après la doxologie finale à la sainte Trinité, on illumine l'église et pendant que le célébrant encense toute l'église, retentit la première annonce des femmes venant au tombeau ("eulogétaires" de la Résurrection). C'est la première fois qu'est clairement proclamée la bonne nouvelle du Salut par la Résurrection du Christ.

Le canon chanté des Matines continue à louer la victoire du Christ sur la mort par Sa propre mort, et utilise chacune des odes de l'Ancien Testament préfigurant le Salut final de l'homme par Jésus. Alors se dégage pour la première fois le sens de ce Sabbat, de ce samedi particulier où Jésus gisait dans la mort – c'est vraiment le 7ème jour le plus bénit qui ait jamais existé. C'est le jour où le Christ Se repose de Son oeuvre de recréation du monde. C'est le jour où le Verbe de Dieu "par Qui tout a été fait" (Jn 1,3) repose en l'homme mort dans le tombeau, pour le Salut du monde qu'Il a créé et pour que s'ouvrent les tombeaux (résurrection):

"Ce Sabbat est béni entre tous, car le Christ endormi ressuscitera le troisième jour" (Kondakion et Ikos).

Le canon s'achève avec la nouvelle définitive de la victoire du Christ :

"Ne pleure pas, ô Mère, en voyant dans le tombeau ton Fils que tu as conçu de merveilleuse façon. Car Je ressusciterai et serai glorifié et, dans Ma gloire divine, J'exalterai pour l'éternité les fidèles qui t'aiment et chantent ta gloire." (9ème ode du Canon).

Après des versets supplémentaires de louange, le célébrant revêt à nouveau ses vêtements sombres et, pendant que la grande doxologie est chanté, il encense à nouveau la tombe du Sauveur. Ensuite, pendant que l'assemblée, tenant des cierges allumés, répète sans cesse le Trisagion sur le ton funèbre, les fidèles, guidés par leur pasteur portant l'Évangéliaire avec l'epitaphion au-dessus de sa tête, sortent en procession et font le tour de l'église. Cette procession témoigne de la victoire définitive du Christ sur les puissances des ténèbres et de la mort. L'univers tout entier est purifié, racheté et restauré par l'entrée de la Vie du Monde dans la mort.

Lorsque la procession revient et rentre dans l'église, les tropaires sont à nouveau chantés, et la prophétie d'Ezéchiel à propos des "ossements desséchés" d'Israël est chantée avec grande solennité (Ez 37,1-14).

"La main du Seigneur fut sur moi, Il m'emmena par l'Esprit du Seigneur, et Il me déposa au milieu de la vallée, une vallée pleine d’ossements. Il me la fit parcourir, parmi eux, en tous sens. Or les ossements étaient très nombreux, et ils étaient complètement desséchés. Il me dit : "Fils d’homme, ces ossements vivront-ils?" Je dis : "Seigneur Dieu, c’est Toi qui le sais." Il me dit : "Prophétise sur ces ossements. Tu leur diras 'Ossements desséchés, écoutez la Parole du Seigneur. Ainsi parle le Seigneur Dieu à ces ossements. Voici que Je vais faire entrer en vous l'Esprit et vous vivrez. Je mettrai sur vous des nerfs, Je ferai pousser sur vous de la chair, Je tendrai sur vous de la peau, Je vous donnerai un esprit et vous vivrez, et vous saurez que Je suis le Seigneur.' Je prophétisai, comme j’en avais reçu l’ordre. Or, il se fit un bruit au moment où je prophétisais : il y eut un frémissement et les os se rapprochèrent les uns des autres. Je regardai : ils étaient recouverts de nerfs, la chair avait poussé et la peau s’était tendue par-dessus, mais il n’y avait pas d’esprit en eux. Il me dit : "Prophétise à l’Esprit, prophétise, Fils d’homme. Tu diras à l’Esprit : ainsi parle le Seigneur Dieu. Viens des quatre vents, Esprit, souffle sur ces morts, et qu’ils vivent." Je prophétisai comme Il m’en avait donné l’ordre, et l’Esprit vint en eux, ils reprirent vie et se mirent debout sur leurs pieds : grande, immense armée. Alors Il me dit: "Fils d’homme, ces ossements, c’est toute la maison d’Israël. Les voilà qui disent : "Nos os sont desséchés, notre espérance est détruite, c’en est fait de nous." C’est pourquoi, prophétise; Tu leur diras : Ainsi parle le Seigneur. Voici que J’ouvre vos tombeaux, Je vais vous faire remonter de vos tombeaux, Mon peuple, et Je vous ramènerai sur le sol d’Israël. Vous saurez que Je suis le Seigneur lorsque J'ouvrirai vos tombeaux et que Je vous ferai remonter de vos tombeaux, Mon peuple. Je mettrai mon Esprit en vous et vous vivrez, et je vous installerai sur votre sol. Et vous saurez que Je suis le Seigneur."

Viennent ensuite des versets de victoire tirés des psaumes demandant à Dieu de Se lever, d’élever les mains et de disperser Ses ennemis, tandis qu’exulteront les justes :

"Que Dieu Se lève, et que Ses ennemis soient dispersés, et que ceux qui Le haïssent fuient devant Sa face.
Comme se dissipe la fumée, qu'ils se dissipent, comme fond la cire en face du feu.
Qu'ainsi périssent les pécheurs devant la face de Dieu, mais que les justes se réjouissent!" (Ps 67, 2-4)

Et avec la reprise de l'Alleluia, l'Épître de l'Apôtre Paul aux Corinthiens est lue : "Christ notre Pâque a été immolé" (1 Co 5,6-8). L'Évangile évoquant le scellement du tombeau est à nouveau proclamé, et l'Office s'achève avec l'intercession et la bénédiction.

Les Vêpres et les Matines du Saint Sabbat constituent, avec la Divine Liturgie qui les suit, un chef d'oeuvre de la tradition liturgique Orthodoxe byzantine. Ces Offices ne sont nullement une reconstitution dramatique de la mort historique et de la mise au tombeau du Christ. Ni même une sorte de reproduction rituelle des scènes de l'Évangile. Bien plus, ces Offices nous font pénétrer au coeur même de la signification éternelle des événements salvateurs du Christ, contemplés et glorifiés dans la pleine connaissance de leur signification et puissance divine.

L'Église ne fait pas comme si elle ne savait pas ce qui va se produire avec Jésus crucifié. Elle ne se lamente et ne porte pas le deuil du Seigneur comme si elle n'était pas la création même qui est sortie de Son côté transpercé et des profondeurs de Sa tombe. Au cours des célébrations, la victoire du Christ est contemplée et la Résurrection est proclamée. Car ce n'est en effet qu'à la lumière de la Résurrection victorieuse que la signification divine la plus profonde, éternelle, des événements de la Passion et de la mort du Christ peut être véritablement saisie, pleinement appréciée, et proprement glorifiée et louée.

Le Samedi Saint lui-même, les Vêpres sont célébrées avec la Divine Liturgie de saint Basile le Grand. Cette célébration appartient déjà au Dimanche de Pâques. Elle suit le déroulement habituel : psaume vespéral 103, la grande litanie, les hymnes suivant le psaume vespéral 141, et l'entrée avec le chant de l'hymne vespérale, "Lumière Joyeuse." Le célébrant se tient à la tombe, où repose l'epitaphion avec l'image du Sauveur dans le sommeil de la mort.
Après l'Entrée du soir qui est faite avec l'Évangéliaire, on lit 15 lectures de l'Ancien Testament, se rapportant toutes à l'oeuvre de Création et de Salut de Dieu, qui ont été récapitulées et accomplies en la venue Messie prédit. En outre le récit de la Création dans le Livre de la Genèse, et de la Pâque des Israélites aux jours de Moïse dans le Livre de l'Exode, on a des passages tirés d'Isaïe, Ezéchiel, Jérémie, Daniel, Sophonie, le Livre de Jonas en entier, de même que des passages de Josué et du Livre des Rois, et on chante le Cantique de Moïse et celui des Trois Jeunes Gens dans la Fournaise que l'on trouve dans le Livre de Daniel.
Après les lectures de l'Ancien Testament, le célébrant entonne l'exclamation liturgique habituelle pour le chant du Trisagion, mais à la place de celui-ci, on chante le verset baptismal "Vous tous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu le Christ. Alleluia" (Gal. 3,27). Durant la Divine Liturgie, on lit à ce moment-là l'épître baptismale (Rom. 6,3-11):
"nous tous, qui avons été baptisés dans le Christ Jésus, c'est en Sa mort que nous l'avons été. Nous avons été ensevelis avec Lui par le Baptême dans la mort, afin que, comme le Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, nous vivions, à notre tour, une vie nouvelle. Si, par une mort semblable à la Sienne, nous sommes devenus un même être avec Lui, nous le serons aussi par une commune résurrection. Nous sommes conscients de ce que notre vieil homme a été crucifié avec Lui, afin que le corps de péché fût réduit à l'impuissance, si bien que nous cessions désormais d'être les esclaves du péché; car celui qui est mort est affranchi du péché. Or, si nous sommes morts avec le Christ, nous croyons que nous vivrons aussi avec Lui, sachant que le Christ, une fois ressuscité des morts, ne meurt plus. Sur Lui la mort n'a plus d'emprise. Mort, Il l'est au péché, une fois pour toutes. Vivant, Il l'est pour Dieu. Vous donc aussi, considérez-vous comme morts au péché, et comme vivants pour Dieu dans le Christ Jésus."

On referme les portes royales, et les célébrants et les servants d'Autel remplacent leurs vêtements sombres de la Passion par les vêtements resplendissants de la victoire du Christ sur la mort. A ce moment-là, toute l'église est revêtue de blanc, signifiant le triomphe du Christ sur le péché, le démon et la mort. Ceci a lieu pendant que l'assemblée chante les versets du Psaume 82, qui remplace l'Alleluia :

"Ressuscite, ô Dieu, et juge la terre, car Tu hériteras de toute les nations!"

Après le chant solennel des versets psalmiques, auxquels sont souvent ajoutés des hymnes glorifiant Christ en tant que Nouvelle Pâque, Sacrifice Vivant qui est immolé, l'Agneau de Dieu qui enlève les péchés du monde, les célébrants sortent du sanctuaire pour annoncer près de la tombe du Christ la bonne nouvelle de Son victorieux triomphe sur la mort et l'injonction faite aux Apôtres :
"Faites des disciples de toutes les nations de la terre, les baptisant au Nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, et leur enseignant d'observer tout ce que J'ai prescrit." (Mt 28,1;20). Ce texte d'Évangile est également lu lors de la célébration du Baptême dans l'Église Orthodoxe.

La Divine Liturgie continue ensuite, illuminée par la destruction de la mort par le Christ. Le chant suivant remplace l'hymne des Chérubins de l'Offertoire :
"Que toute chair humaine fasse silence, et se tienne dans la crainte et le tremblement; qu'elle éloigne toute pensée terrestre. Car le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs S'avance afin d'être immolé et Se donner en nourriture aux fidèles. Les choeurs angéliques Le précèdent avec toutes les Principautés, les Puissances, les Chérubins aux yeux innombrables et les Séraphins aux six ailes, se voilant la face et chantant : Alléluia, alléluia, alléluia!"
[c'est une version adaptée du "cherubikon" de la Divine Liturgie de saint Jacques, Jérusalem; la version longue est celle habituellement utilisée dans le Rite Orthodoxe occidental EORHF; ndt]

A la place de l'hymne à la Mère de Dieu, la 9ème ode du Canon des Matines est reprise "Ne pleure pas, ô Mère.." (voir plus haut). L'hymne de Communion est un verset psalmique : "Et le Seigneur s'éveilla comme un dormeur, comme un héros terrassé par le vin" (Ps 77,65).

La Divine Liturgie se conclut par la Communion à Celui dont le corps d'homme gît dans le tombeau, tandis qu'Il siège Lui-même éternellement à la droite de Dieu le Père, Celui-là Qui, étant Créateur et Vie du Monde, détruit la mort par Sa mort donnant la vie. Sa tombe – qui se trouve toujours au centre de l'église – apparaît véritablement comme la Liturgie l'appelle : la fontaine de notre résurrection.

A l'origine, cette Liturgie était la Liturgie baptismale de Pâques pour les Chrétiens. Aujourd'hui encore, elle demeure pour chaque Chrétien l'expérience annuelle de sa propre mort et résurrection avec le Seigneur. "Si nous sommes morts avec le Christ, nous croyons que nous vivrons aussi avec Lui, sachant que le Christ, une fois ressuscité des morts, ne meurt plus. Sur Lui la mort n'a plus d'emprise." (Rom. 6,8-9).

Le Christ gît mort, et cependant Il est vivant. Il est dans la tombe, mais déjà "par Sa mort Il a vaincu la mort, à ceux qui sont dans le tombeau Il a donné la vie." Il ne reste plus rien à faire maintenant que de vivre jusqu'au soir du Saint Sabbat, pendant le sommeil du Christ, attendant minuit, quand le Jour de notre Seigneur commencera à se lever sur nous, et que la nuit pleine de Lumière sera là, quand nous proclamerons avec l'Ange : "Il est ressuscité, Il n'est plus ici! Voici la tombe où on L'avait mis." (Mc 16,6).

Protopresbytre Thomas Hopko, "The Orthodox Faith"

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