"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

17 février 2008

P. Schmemann: homélie du Dimanche du Publicain et du Pharisien

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Une des caractéristiques principales des Évangiles, et quelque chose d'assez unique en eux, ce sont ces courts récits appelés paraboles, dont Jésus faisait usage dans Ses enseignements et rencontres avec les gens. Ce qui est le plus frappant dans ces paraboles, prononcées il y a quelque 2.000 ans d'ici, dans des conditions complètement différentes des nôtres, dans une civilisation différente, dans une langue totalement différente, c'est qu'elle reste actuelles et frappent toujours au centre de leur cible; elles nous vont droit au coeur. D'autres livres, d'autres paroles écrites bien plus récemment, peut-être hier ou avant-hier, sont déjà de vieilles nouvelles, dépassées, oubliées, disparues dans le néant. Elles ne nous disent déjà plus rien, elles sont mortes. Mais ces paraboles, en apparence si simples et sans sophistication, continuent à remplir la vie. Nous les écoutons et quelque chose nous arrive, comme si "quelqu'un" était occupé à scruter la partie la plus profonde de notre vie, et nous dire quelque chose juste à propos de nous, juste à propos de moi.

Dans cette parabole du Publicain et du Pharisien, nous avons l'histoire de 2 hommes. Le Publicain était un collecteur d'impôt, un métier particulièrement méprisé dans l'ancien monde. Le Pharisien appartenait au parti dirigeant, l'élite de cette société et gouvernement. Dans le langage actuel, nous pourrions dire que la parabole du Publicain et du Pharisien est un récit symbolique à propos d'un respectable représentant de la classe dirigeante, d'un côté, et un minable et peu recommandable "apparatchik" de l'autre côté. Le Christ dit : "Deux hommes montèrent prier au temple; l'un était pharisien, l'autre publicain. Debout, le pharisien priait en lui-même: 'Je te remercie, mon Dieu, de ne pas être comme le reste des hommes, rapaces, malhonnêtes, adultères, ni même comme le publicain que voilà; je jeûne 2 fois la semaine; je paie la dîme de tous mes revenus.' Le publicain, lui, restant à distance, n'osait même pas lever les yeux au ciel; il se frappait la poitrine en disant: 'Ô Dieu, aie pitié du pécheur que je suis!' - Eh bien! Je vous le déclare, celui-ci redescendit chez lui justifié, au contraire de l'autre. Quiconque en effet s'élève, sera abaissé, et celui qui s'abaisse sera élevé" (Luc 18,10-14).

Dans l'Évangile, le récit ne prend que 5 courts versets, et cependant, cela contient quelque chose d'éternel, qui s'applique à toutes les époques et toutes les situations. Pour l'instant cependant, ne considérons la parabole qu'à la lumière de notre propre époque et de nous-mêmes. Si quelque chose se trouve bien au fondement de notre gouvernement, société, et oui, de notre propre vie, c'est bien l'auto-promotion, l'auto-affirmation du Pharisien, ou pour utiliser un terme plus vénérable et éternel, l'orgueil. Si nous prêtons l'oreille au battement du coeur de notre époque, nous ne pourrons qu'être étonnés par l'effrayante propagande personnelle, la vantardise et l'autosatisfaction éhontée qui est entrée dans notre vie d'une manière si complète que nous n'y prêtons pas même attention.
Toute auto-critique, tout auto-examen, toute auto-évaluation, et le moindre soupçon d'humilité sont devenus pas simplement des faiblesses, mais pire, un crime social ou même étatique. Aimer son pays veut à présent dire le vanter de manière honteuse tout en méprisant les autres nations. La loyauté veut à présent dire proclamer à jamais l'absence de péché des autorités. Être humain, à présent, cela signifie abaisser et piétiner les autres, s'élever en écrasant les autres. Analyser votre vie et la vie de votre société, sa structure de base, cela vous amènera, vous l'admettrez, à reconnaître que ceci en est une description exacte. Le monde dans lequel nous vivons est tellement imprégné d'une assourdissante vantardise qu'elle est devenue si naturelle, une part de la vie, au point que nous ne nous en rendons plus compte. C'est en effet ce qu'a fait remarquer Boris Pasternak, un des plus grands et clairvoyants poètes de notre temps : "... tout est submergé dans le pharisaïsme..."
Le plus terrifiant, bien entendu, c'est que le pharisaïsme est accepté comme une vertu. Nous avons été depuis si longtemps continuellement submergés de gloire, de réussite, de triomphes; nous avons depuis si longtemps été tenus captifs dans une atmosphère d'illusoire pseudo-grandeur, que tout cela nous semble maintenant bon et juste. Imprimée dans l'âme de générations entières, nous trouvons à présent une image du monde dans laquelle le pouvoir, l'orgueil et l'autosatisfaction éhontée sont la norme. Il est temps d'être horrifié de tout cela et de se souvenir des paroles de l'Évangile : quiconque s'exalte lui-même sera abaissé.

A présent, les rares qui ne font que commencer à parler de tout ça, à murmurer à ce sujet, ceux qui petit à petit rappellent cela au monde, ils sont traînés devant les tribunaux ou enfermés dans des hôpitaux psychiatriques. Ils sont harcelés sans pitié : "voyez ces traitres! Ils sont opposés à la grandeur et à la puissance de leur pays! Ils sont contre ses réussites! Ils doutent que nous sommes les meilleurs, les plus puissants, les plus libres, que nous avons le pays le plus heureux de tous. Soyez heureux que vous ne soyez pas comme ces malheureux renégats!" etc etc. Mais comprenez que le conflit, la guerre livrée par cette minorité assiégée, c'est un combat pour les fondements spirituels de notre vie même, parce que l'orgueil du Pharisien, ce ne sont pas que des mots. Tôt ou tard, son orgueil se remplit de haine, qui se tourne vers ceux qui refusent de reconnaître sa grandeur, sa perfection. Il s'en prend à eux par la persécution et la terreur. Ca mène à la mort. La parabole du Christ est comme un bistouri perçant le plus volumineux des bubons remplis de pus du monde contemporain: l'orgueil du Pharisien. Car aussi longtemps que grossit ce furoncle, le monde sera dirigé par la haine, la peur et le sang. Et c'est bien notre situation actuelle.

Il n'y a qu'en revenant à la puissance oubliée, discréditée et rejetée qu'est l'humilité que le monde sera purifié. Car l'humilité signifie l'acceptation et le respect de l'autre, le courage d'admettre la propre perfection, de se repentir, et de prendre le chemin de l'amendement. De quitter l'autosatisfaction, les mensonges et les ténèbres du Pharisien, et de revenir à la lumière et à la plénitude de la véritable humanité. De se tourner vers la vérité, vers l'humilité, et vers l'amour. Tel est l'appel contenu dans cette parabole du Christ, et en elle se trouve l'invitation, la première invitation de l'élan du Grand Carême...

[Extrait de
"Celebration of Faith" Sermons, Vol. 2 "The Church Year"
par feu le protopresbytre Alexander Schmemann, 1994]




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Description du livre sur Amazon.com
162 pages
éditeur: St. Vladimir's Seminary Press
ISBN 0-88141-138-8



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