"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

19 mai 2020

Seigneur, qu'il est bon d'être ici! (p. Stephen)



Il y a quelques jours, après avoir entendu une nouvelle très pénible, je me suis dit : "Je ne veux plus être ici." C'était une voix de désespoir et de tristesse. Il s'agissait d'une altercation publique au cours de laquelle un étranger avait craché sur une femme. C'était le genre de chose qui fait partie des actions humaines les plus basses. Mais c'est arrivé.
Ma réflexion concerne ma propre réaction. Je me suis retrouvé l'esprit ballotté, à la recherche de réconfort ou d'évasion. À la fin de la journée, j'ai partagé mes pensées avec ma femme et j'ai dit à haute voix : "Je ne veux plus être ici." J'ai été déconcerté par mes propres mots. La bonté de la Création avait disparu dans un acte sombre de colère insensée.
Ma détresse était aussi un cri, aspirant à quelque chose de mieux, pour être libéré de l'obscurité. La vérité est que l'obscurité m'entraînait lentement vers le bas. Nos tensions sociales se manifestent de nombreuses façons, dont beaucoup révèlent la profonde maladie qui sous-tend notre culture. Et ce n'est pas nouveau.
En 532 après J.-C., à Constantinople, en l'espace d'une semaine, de grandes parties de la ville ont été détruites par des émeutes et des incendies (y compris l'ancienne église Sainte-Sagesse / Agia Sofia). C'était dans les premières années du règne de Justinien le Grand. Lire l'histoire de cet événement, c'est entrer dans une partie de la culture "byzantine" souvent négligée ou ignorée (particulièrement par les Orthodoxes). La ville était profondément divisée entre deux factions sportivo-politiques, les Bleus et les Verts. Les émeutes d'origine sportives étaient assez fréquentes. Les factions avaient également des liens avec divers notables et sénateurs ayant des vues sur l'empire. Justinien était au plus bas dans sa popularité.
Les émeutes ont commencé dans l'hippodrome, après la 22ème course de chars du jour. Le palais fut assiégé et les émeutiers allumèrent des incendies. Justinien pensa à fuir, mais sa femme, Theodora, l'en dissuada et l'encouragea à se battre. Je pense que Justinien en était à un point où il a dû dire : "Je ne veux plus être ici."
A l'aide d'intrigues et d'une démonstration massive de force brute, Justinien a réussi à reprendre le contrôle de la ville. Le massacre qui a mis fin aux émeutes aurait fait plus de 30.000 morts. Plus tard de cette même année, la construction de l'actuelle église Sainte-Sagesse a commencé. Cinq ans plus tard, avec son achèvement, ainsi que de nombreux autres projets, Justinien avait transformé la ville lui apportant la gloire qui allait la rendre célèbre dans le monde entier.
Cette histoire peut être mise en parallèle avec divers chapitres de l'histoire de la Foi. Justinien et Théodora sont tous deux des saints de l'Église. Justinien a commencé comme paysan des Balkans, Theodora comme actrice et prostituée. Les émeutes de Constantinople (et d'ailleurs) ont été, le plus souvent, engendrées par des disputes théologiques ainsi que par la politique et les courses de chars. Le récit complet de l'Histoire chrétienne est désordonné et marqué autant par les ténèbres que par la lumière.
Néanmoins, "la Lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l'ont pas vaincue". Pendant la période des émeutes de Nika, Marie d'Égypte venait de s'éteindre ; Benoît de Nursie écrivait sa Règle ; Isaac de Syrie composait ses hymnes ; Brendan le Navigateur traversait l'Atlantique ; Romanos le Mélode composait son hymne acathiste ; Sabbas le Sanctifié fondait le monastère de la Laure en dehors de Jérusalem ; Columba d'Iona évangélisait l'Écosse et, sans doute, des milliers d'autres âmes inconnues soutenaient l'univers par leurs prières.
Notre époque n'est pas différente. Les gloires de "Byzance" comportaient des épisodes dégoûtants de haine, de luxure et de destruction. L'obscurité de notre époque a aussi la lumière des bonnes âmes dont les actes ne sont connus que de Dieu et dont les prières soutiennent cette modernité de loin et combattent secrètement le Mystère caché de l'iniquité. Le désespoir vient quand nous regardons l'obscurité et oublions la lumière.
C'est la grande bataille qui fait rage à notre époque. C'est précisément la même bataille qui faisait rage à l'époque de Justinien (une seule et même bataille). Tout ce qui peut sembler important n'est qu'une ombre projetée par l'obscurité. A l'époque, c'était les Bleus contre les Verts ; aujourd'hui, c'est les Rouges contre les Bleus. Leurs champions sont oubliés, tout comme leurs causes. Nos champions seront emportés dans la poubelle de l'Histoire avec leurs priorités. On ne se souvient pas de Justinien pour les émeutes, mais pour une église. Et même, nombreux sont ceux qui ne se souviennent pas de son nom. Certains ne connaissent pas l'église. Mais la Sainte Sagesse, en l'honneur de laquelle l'église a été consacrée, continue à encadrer et à soutenir l'univers, balayant la poussière insignifiante des ténèbres tout en construisant sur le fondement de la Lumière.
Il est bon d'être ici.
Quatre ans après l'achèvement de Sainte-Sagesse, une peste a frappé Constantinople et l'Empire d'Orient (que l'on croit être la peste bubonique), tuant près de la moitié de la population. L'Empire "byzantin" ne s'en est jamais vraiment remis.

P. Stephen Freeman
Saint Anna's Orthodox Church


Original anglais :
https://blogs.ancientfaith.com/glory2godforallthings/2020/05/18/it-is-good-to-be-here/




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NDT - opinion personnelle qui ne plaira pas à tout le lectorat.
Cela n'a rien à voir avec cette nouvelle excellente réflexion du père Stephen, mais voir aussi :


https://www.ancient.eu/article/782/justinians-plague-541-542-ce/

Cet article (en anglais) résume avec précision et rappelle les sources de la peste qui a frappé la capitale orientale de l'Empire romain, l'antique Constantinople (appelée encore erronément "Byzance" par trop d'auteurs alors que ladite ville avait été rebaptisée par l'empereur Constantin le grand en 324..). Et de là, a mené à la mort du quart voire de la moitié de la population des terres dites impériales. Et les éléments?
Je résumerai ainsi, avec mes commentaires :
L'immigration incontrôlée de foules allant vers là où ça va mieux, afin d'échapper (bien logiquement) à des famines (qu'un dirigeant convenable aurait cherché à juguler). L'absence d'autosuffisance alimentaire et technique dans la région où est centralisée le pouvoir. Le transfert vers les armées en campagne de fournitures alimentaires, qui faisait ainsi transiter l'épidémie dans toutes les terres sous domination impériale.  L'importation d'ESCLAVES, pour maintenir économiquement florissante la classe dirigeante d'un empire prétendument chrétien. Et la persistance de taxes monstrueuses infligées à une population déjà affaiblie par la faim, exsangue par les guerres de conquête ou de maintien de domination sur d'autres peuples; taxes destinées tant à financer les guerres qu'aux programmes de transformations de luxe de la ville. L'importation du blé d'Afrique du Nord, avec son lot de rats noirs remplis de puces, continuera 3 siècles durant, tout comme la peste bubonique.
Et dans les guerres qui le ruineront, cet empire n'hésitera pas à lancer son armée contre ses ex-frères d'Occident, ces Francs qui avaient payé des taxes impériales pendant des siècles sans jamais voir l'armée impériale venir à leur secours quand Huns, Wisigoths, Ostrogoths, Vandales, etc, déferlaient sur nos contrées et y ravageaient tout. Et ils ont osé envoyer leur armée quand nos ancêtres ont voulu prendre leur destinée en main et relever nos pays ravagés.. Il est bon que cet empire ait disparu définitivement le 29 mai 1453 (même si hélas dans tant d'horreur, hélas pour les victimes humaines). Comme tous les empires d'ailleurs, aussi ceux qui se construisent aujourd'hui de manière supranationale, ce n'est jamais pour le bonheur des peuples ni la paix dans ce monde. Le fric apatride, par contre...


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